Journal d'un réfugié syrien

Madaya

Oui, c’est vrai, c’est une bonne nouvelle. Des camions d’aide humanitaire sont enfin arrivés à Madaya, cette ville assiégée des monts du Qalamoun, juste à la frontière du Liban. Pourtant, cela me préoccupe qu’il ait fallu autant de temps à la communauté internationale pour ouvrir les yeux sur ce qui s’y passait. Voilà six mois que le Hezbollah tient le siège de cette ville à dominante sunnite. 40 000 personnes y sont piégées, et parmi elles des combattants rebelles. En représailles, deux villages chiites de la province d’Idlib, Foua et Kefraya, sont tenus depuis l’été par des combattants islamistes. Otages sunnites contre otages chiites, voilà les termes du chantages.

Le dernier ravitaillement en aide humanitaire à Madaya remontait à octobre. Trois mois sans nourriture. Des gens y sont morts de faims ; beaucoup sont à l’hôpital. Qui en avait entendu parler jusqu’à récemment ? On a lu partout que le kilo de riz y avait dépassé les 200 dollars. Sachant que quand j’étais haut fonctionnaire à Damas, je gagnais 300 dollars par mois… Et le dollar, à l’époque, valais 50 livres syriennes. Il en vaut aujourd’hui 350. Récemment, j’ai rencontré un jeune syrien, un étudiant de Damas qui vient d’arriver en Europe par la route des migrants. J’ai voulu nouer le contact avec lui, et je lui ai demandé si il soutenait ou si il était contre le régime de Bachar el-Assad. Il m’a répondu : « Je viens de Damas, mais je suis originaire de Madaya. Là-bas, mes parents sont en train de manger des feuilles d’arbres pour se nourrir. Comment veux-tu que je sois pour le régime ? » Dire que certains de ces partisans se sont amusés la semaine passée à tweeter des photos de leurs tables recouvertes de mets syriens, des repas abondants, pour narguer Madaya. « Sont-ils humains? », me suis-je demandé. Comme si ceux qui arrivent encore à mener une vie normale prenaient plaisir à savoir que des sunnites meurent de faim. C’est vraiment creuser le fossé entre les clans. Plus les mois passent et moins je crois qu’il sera possible, un jour, d’envisager une réconciliation.

Pendant ce temps, les Russes continuent de bombarder. Depuis le début de leur intervention en Syrie, en septembre 2015, ils ne se sont jamais souciés de faire la différence entre civils et combattants. La semaine passée, ils ont encore bombardé plusieurs fois dans la province d’Idlib. Dans mon village, quelqu’un est mort de maladie. Il se trouve que deux de ses enfants se sont engagés dans le camp des rebelles. Quelqu’un du village a sûrement fait passer l’information, car pendant les trois jours de deuil, alors que toute sa famille était réunie dans sa maison pour recevoir les proches, sa rue a été bombardée. Sa maison n’a pas été touchée mais plusieurs autres ont été soufflées. Bilan, trois morts, dont l’un de ses fils rebelles.
Vendredi soir, c’est la ville d’Al Maara qui a été bombardée par les missiles russes. Bilan, une soixantaine de morts.

Author :
Print

Leave a Reply