Journal d'un réfugié syrien

En Allemagne

J’ai fait un tour en Allemagne. Deux mille kilomètres au départ de Genève, que j’ai parcourus en cinq jours de voiture. Ils m’ont mené de Bonn à Francfort et dans plusieurs petites villes, Sinzig, Lanteerecken, Namborn. J’avais des amis, un neveu, une nièce, un cousin, à rencontrer, tous arrivés ces dernières semaines. La plupart ont d’abord quitté la Syrie pour la Turquie. De là, ils ont trouvé les intermédiaires, puis les passeurs qui leur ont fait traverser les 7 km de Méditerranée séparant les côtes turques des côtes grecques. Ils sont montés dans ces petits bateaux surchargés que la télé a montrés. Heureusement, tous s’en sont bien tirés. Le reste de la route à travers l’Europe, ils l’ont essentiellement fait en train. Au total, le périple aura coûté à chacun 2000 dollars, le gros de cette somme ayant été empochée par les passeurs en Turquie.

J’ai été frappé de constater qu’en Allemagne on voit des Syriens partout. Pas une ville, pas un village qui n’ait ses réfugiés. J’ai trouvé que le climat général était bon, même si on voit que les Allemands sont un peu débordés, bien plus qu’en Suisse. Rien que l’année dernière, ils ont accueillis 1,1 million de réfugiés. Il faut dire que j’y étais avant que les événements de la nuit du 31 décembre, toutes ces femmes agressées à Cologne, fassent parler d’eux et soulèvent la polémique. J’approuve entièrement Angela Merkel : le réfugié qui commet un délit doit être très sévèrement puni, à défaut d’être renvoyé car ce n’est pas toujours possible. Ceci dit, je lis partout que les Syriens sont innocents, la presse arabe pointe surtout la responsabilité de Nord-Africains.

Pendant mon séjour en Allemagne, j’ai vu des réfugiés syriens dans tous types de situation : un de mes neveux est hébergé, certes, mais dans un appartement mal chauffé, et personne ne les ont encore vraiment pris en charge lui et sa famille. Il est complètement perdu. Au contraire, j’ai une nièce qui a eu la chance de se voir attribuer une très belle maison. Nous y avons organisé une soirée pour inviter et remercier tous les voisins qui s’occupent d’eux : il y avait un avocat, une psychologue, et même le fils des propriétaires. C’était très chaleureux.

En Allemagne aussi, j’ai rencontré Sami et Kinan. Il me font penser à Pierre et Mohamed, les deux protagonistes d’une pièce de théâtre qui évoque la densité de l’amitié au delà des appartenances religieuses. Sami est chrétien, il est de Damas. Il vient de finir ses études d’ingénieur informatique, le service militaire l’attendait. Il a choisi de fuir, d’abord pour Beyrouth, avant d’arriver à Istanbul. Kinan, lui, est sunnite. Il est originaire de Kafr Nabl, qui avait été surnommée « la capitale culturelle de la révolution », dans la province d’Idlib. Lui est parti de Syrie au milieu de l’année 2014, il tentait depuis de vivre à Mersin dans le sud de la Turquie. Kinan signifie le violon en arabe. Il a été admis en génie mécanique à l’école d’ingénieur, mais il n’avait pas les moyens financiers de suivre de telles études. Il s’est mis à rêver d’Allemagne. La providence les a fait se retrouver à Ismir, d’où les bateaux partent pour la Grèce. Ces deux là, le chrétien et le musulman, ont fait la route ensemble, ils sont arrivés en Allemagne la main dans la main, si on peut dire. Sami a 24 ans, Kinan en a 20. Après avoir fait les démarches d’enregistrement, ils ont été séparés : chacun s’est retrouvé dans un village différent, suffisamment éloigné pour qu’ils n’arrivent plus à se voir. Ça ne devrait être que temporaire. Sami a déjà obtenu son permis de séjour de trois ans. Kinan attend encore le sien. Tous deux apprennent déjà l’allemand. C’est plus facile pour Sami qui avait commencé à l’étudier à Damas. Quand leur situation se sera stabilisée, tous deux projettent d’habiter ensemble, à Hanovre sans doute, pour y poursuivre leurs études d’informatique. Je fonde beaucoup d’espoirs sur Sami et Kinan, comme tous ceux de leur génération qui ont dû s’exiler. Je crois qu’ils sont une chance pour la Syrie à moyen terme. S’ils vont au bout de leurs projets, qu’ils se forment professionnellement en Allemagne, qu’ils apprennent à y baigner dans la laïcité, ils seront une force pour la reconstruction. Elle viendra bien un jour.

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