Journal d'un réfugié syrien

Les amis suisses

Il est important pour moi de parler des amis que je me suis faits en Suisse. Tous ne s’intéressent pas ou ne comprennent pas ce qui se passe en Syrie. Qu’importe, j’ai la plus grande estime pour eux. Ils sont mon oxygène. Tout l’équilibre de ma vie d’avant a été rompu par la guerre et cet entourage me permet de survivre socialement.

J’avais la chance de déjà parler français en arrivant en Suisse il y a presque quatre ans. Dans les années 1980, une bourse m’avait permis de faire des études d’ingénieur en France ; cette expérience a façonné ma personnalité.
J’ai rencontré Catherine pour la première fois totalement par hasard, lors d’un dîner officiel à Genève. J’étais encore dans mes fonctions, envoyé en mission en Suisse par le gouvernement syrien. C’était peu de temps avant que je décide de faire défection, en renonçant à prendre mon vol retour pour Damas. Un coup de fil d’un collègue du Ministère m’avait appris que les moubakhabarat, les services secrets, s’étaient présentés à mon bureau en mon absence. Il était devenu trop dangereux de rentrer.
Cette première fois, avec Catherine, nous avons tout de suite parlé d’activités sportives. Je lui ai appris que j’avais fait le marathon de Genève quelques jours auparavant. Elle a été très contente de rencontrer un Syrien qui l’avait couru, et nous nous sommes fixé un premier rendez-vous de footing. C’est comme cela que nous avons commencé à faire connaissance et que je lui ai parlé de mon intention de demander l’asile. Elle a essayé de m’aider au maximum. Catherine a été la première à me tendre la main. Elle continue de le faire aujourd’hui. On se fait confiance.
Lorsque j’ai dû m’enregistrer à Vallorbe, c’était la première étape, j’ai déposé mes sacs et mes valises chez elle. A Vallorbe il n’y avait pas de place, j’ai été envoyé à Bâle. Catherine a fait une lettre pour que je sois affecté à Genève. Lors de mon audition, d’ailleurs, quelqu’un m’a demandé : « Une demande nous a été adressée pour que vous soyez affecté à Genève. Vous pouvez choisir d’accepter ou de l’ignorer, sachant, si vous l’acceptez, qu’elle risque de ne pas être prise en considération et que vous serez affecté au hasard. Si vous l’ignorez, étant donné que vous parlez français, vous aurez plus de chances d’être envoyé dans un canton francophone ». J’ai compris qu’il valait mieux ne pas prendre en considération cette lettre et par chance je me suis retrouvé dans le canton de Genève.
Après des mois de tractations et d’attente, lorsque ma femme et mes deux fils qui avaient fui Damas pour Beyrouth ont pu me rejoindre, Catherine a proposé de tous nous accueillir chez elle. Claude, son mari pour qui j’ai beaucoup de respect, a accepté sa décision. Ils nous ont donné une chambre de leur appartement, eux qui ont déjà quatre enfants et hébergent la personne qui s’en occupe. Catherine, l’hyper-active, m’a ensuite fait connaître toute sa bande : Béatrice, la reine de l’organisation, Claudia, la généreuse… J’ai d’autres amis, comme Guillaume, sans concession, un vrai loup. Ou Angélique. Avec elle, tout a commencé par un coup de fil, peu après mon arrivée. Sincère et fidèle à ses principes, elle a essayé, par tous les moyens, de me faire entendre.

Je ne peux pas imaginer ma vie sans ces amis. Certes, je suis ici avec ma famille. L’Etat suisse nous a pris en charge financièrement, il nous loge au chaud. Mais j’ai besoin des liens avec ces gens qui me ressemblent pour continuer à exister. On n’imagine pas à quel point la vie de réfugiés, entre réfugiés, est triste, sans vision ni horizon. Pendant longtemps je me suis battu pour qu’entre Syriens exilés en Suisse nous gardions des liens les uns avec les autres ; j’ai essayé de créer des occasions, mais ils n’étaient pas vraiment motivés. Le problème, c’est que nous n’avons pas confiance entre nous.
Je me rends compte qu’avec le temps qui passe, je perds de plus en plus d’espoir et j’ai moins d’énergie qu’avant pour aller à la rencontre des gens. Mais mon socle d’amis est solide. Ils ont en commun d’avoir de la sympathie pour moi.

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