Journal d'un réfugié syrien

Discussions à Genève

Viendront, viendront pas à Genève en fin de semaine ? Les discussions sur la Syrie qui devaient débuter lundi ont été reportées à vendredi parce que la liste des représentants de l’opposition n’est toujours pas établie.

Il apparaît clair, en tout cas, que les Américains ont cédé aux Russes dans les préparatifs. Il n’est plus question dorénavant de discuter de l’avenir de Bachar el-Assad. Ni d’un cessez-le feu ou même de gestes de bonne volonté – la libération de détenus – comme préalables aux discussions. De tout cela on ne parle plus. Certains pays européens ont considéré que l’acheminement de l’aide humanitaire à Madaya était un signal positif suffisant. De même, on ne parle plus de gouvernement de transition mais de gouvernement de coalition.

Du côté de l’opposition, c’est un casse-tête. Les Russes tiennent coûte que coûte à imposer la vision qu’ils en ont. Ils refusent ainsi catégoriquement que Mohammad Allouche, qui est à la tête des combattants de Jaïch al-Islam (l’armée de l’islam), préside la délégation de l’opposition à Genève. C’est pourtant bien lui qui avait été désigné lors du sommet de l’opposition qui s’est tenu à Riyad en décembre dernier. A l’opposé, ils insistent pour que Qadri Jamil, Haytham Manna et Salah Muslim en fassent partie. A moins qu’ils ne participent aux discussion à titre « d’experts ». Salah Muslim est issu de la principale formation kurde syrienne. Et les Turcs ont dit qu’ils ne viendraient pas à Genève si il participait aux discussions.

Qadri Jamil, lui, est est un ancien vice-premier ministre en charge des questions économiques. Je l’ai bien connu à Damas, il y a une dizaine d’années. Je le croisais aux « mardis de l’économie », la réunion que tenait toutes les semaines à 18h00 l’Association des économistes dans un centre culturel de Damas. Je ne l’ai jamais entendu y proposer quoi que ce soit de constructif ; il était systématiquement dans la critique. Il avait fait ses études à Moscou, et il était communiste. Dans les années 1980, le parti communiste s’est scindé en deux courants. Il y avait ceux qui soutenaient les Frères musulmans, alors farouchement réprimés. Ils ont été jetés en prison, comme le secrétaire général Riad al-Turk, qui y a passé dix-neuf ans. Les autres sont restés dans les petits papiers du régime. Ils ont été les bienvenus au sein du Front national du progrès, cet ensembles de partis “autorisés” par Bachar al-Assad. Qadri Jamil était de ceux-là. Après le début de la révolution, il a été nommé au gouvernement dans un soi disant effort d’ouverture du régime. Puis, il a été démissionné en 2013 et s’est intallé à Moscou.

Du côté du régime, la délégation doit être menée par Fayçal al-Mokdad, le vice-ministre aux Affaires étrangères. Mais ça, c’est pour le protocole. Le vrai négociateur sera Bachar al-Jaafari, le représentant de la Syrie auprès des Nations unies à New York. En tout, la délégation comptera 17 personnes, et 20 journalistes. Tous seront logés au Crown Plazza. Bien moins chic que l’hôtel de la Paix où avait séjourné la délégation du régime à l’hiver 2014. De son côté, l’opposition devrait être hébergée dans un hôtel de la rue de Lausanne.

Comme toutes les réunions qui ont eu lieu ces dernières années sur la Syrie, je suivrai celle-ci de près. C’est logique qu’elle se tienne à Genève. Cette ville symbolise la neutralité, elle est à mi-chemin entre la Russie et les Etats-Unis, et en dehors de l’Union européenne. Ceci dit, j’ai bien peur que ces nouveaux pourparlers ne fassent rien de plus qu’enterrer pour de bon la révolution syrienne. Pour elle, c’est fini. Le peuple a perdu. Al-Assad et les Russes ont gagné. J’en tire une leçon politique : mieux vaut quelques alliés que beaucoup d’amis. Le peuple syrien avait des « amis ». Apparemment, cela n’en faisait des « alliés ». Depuis le début, le régime, lui, a pu compter sur ses « alliés », russes et iraniens.

Pour moi, il ne reste que des détails à régler à Genève. Des détails d’importance, cependant : si Jaïch al-Islam et Ahrar al-Sham ne sont pas représentés dans l’opposition, il sera impossible d’obtenir un cessez-le-feu. Et si l’opposition n’est pas présente dans sa diversité, les pays du Golfe refuseront de mettre la main à la poche pour la reconstruction de la Syrie.

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