Journal d'un réfugié syrien

Les amis syriens

J’ai écrit il y a quelques jours sur mes amis de Suisse. Mes amis syriens ont compté depuis toujours. Nous avons fait toute notre scolarité ensemble, et nous ne nous sommes ensuite jamais perdus de vue. Jusqu’à la guerre en tout cas.
Dans les faits, aujourd’hui, je n’ai presque plus d’amis en Syrie. Khaled est l’un de ceux qui restent. Il a un fils et quatre filles. Il en a déjà marié deux, elles sont en Turquie. Khaled avait un restaurant dans mon village. Il a bien réussi, ce qui l’a décidé à se lancer dans l’élevage de volailles. Comme ça a bien marché, il a voulu se mettre à l’élevage de bœufs. Il a construit un hangar, c’était en 2009-2010. Le début de la révolution a tout interrompu. Ses affaires ont périclité, il s’est retrouvé sans ressources, et il a fini comme berger. Il a acheté quelques brebis, juste en nombre suffisant pour approvisionner sa famille en lait. Je me souviens quand j’étais encore en Syrie, après le début de la révolution, et que je retournais au village le week-end, nous parlions des manifestations et de la répression qui s’était abattue. Comme moi, il était absolument contre la surenchère. Il disait qu’il fallait garder son calme. Et puis, en 2013, sa maison a été détruite. Heureusement, personne ne s’y trouvait quand elle a été bombardée. Depuis, sa famille et lui habitent la maison de son frère qui a quitté le pays pour se réfugier en Algérie. Nous essayons d’échanger des nouvelles le plus régulièrement possible grâce à WhatsApp. Avec la grande migration en Europe l’été passé, je sens bien qu’il est de plus en plus impatient de quitter le village. Mais il n’a pas les ressources nécessaires. A défaut de pouvoir le faire, il essaye de trouver le moyen de sortir son fils de 16 ans.
Quant à tous mes autres amis syriens, et bien, soit ils ont eu la chance de partir à temps, soit ils sont morts. C’est le cas de mon meilleur ami. Lui aussi s’appelait Khaled, un petit blond de 1,65 m, aux yeux clairs et aux cheveux frisés. Il était avocat. Il est mort à l’été 2012. C’était pendant le ramadan. Il avait invité ses parents au village. Il est parti à la ville voisine pour aller acheter des laham bajin, des sortes de petites pizzas à la viande. Sur la route, un char blindé l’a repéré, a tiré un projectile. C’est ainsi que Khaled est mort, au volant de sa voiture. Sa femme est dorénavant en Turquie, et ses deux enfants sont en Allemagne, où ils ont rejoint des oncles qui y étaient déjà depuis longtemps
J’ai un troisième ami qui s’appelle Khaled. C’est un professeur d’histoire, il vit dans un camp de réfugiés en Turquie, avec ses deux enfants qui ont dû interrompre leurs études. Il est assez bonne pâte. Dans le temps, nous nous moquions souvent de lui, les autres Khaled et moi, mais il ne nous en a jamais voulu.
Il y a encore un Khaled, qui vit à Alep, dans le quartier sous le contrôle du régime. Il a fini par devenir généraliste, après bien des détours. Il avait entamé des études de médecine, qu’il n’avait pas terminées. Alors pendant plus de dix ans, il a exercé comme journaliste. D’ailleurs, il était journaliste au moment du soulèvement. Il a aussi dû se battre contre une tumeur au cerveau. Pour finir, en 2011, il a repris ses études, il a fini sa médecine et s’est installé comme docteur. Avec lui, c’est plus difficile d’entretenir des contacts. De temps en temps nous nous donnons des nouvelles via Facebook.
Alaa, lui, travaillait au Ministère à Damas. Un jour, il a décidé d’abandonner son travail. Il s’est d’abord caché chez ses parents. Puis il a fui en Turquie, à Mersin. Là, avec son frère et son beau frère, ils ont donné tout ce qu’ils avaient à un passeur, qui devait soit-disant leur faire prendre un bateau pour l’Italie. Le cirque a duré pendant plus de trois mois. Tous les jours on leur disait que le départ était pour le lendemain ou le surlendemain. Mais finalement, aucun bateau ne les a jamais embarqués. Les 18 000 euros qu’ils avaient avancés, 6000 euros chacun, sont partis en fumés. Des mésaventures de réfugiés escroqués en Turquie, j’en connais des dizaines comme cette histoire-là. Pour finir, Alaa a réussi à se faire prêter de l’argent pour gagner l’Allemagne.

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