Journal d'un réfugié syrien

Régime

Les discussions sur la Syrie ont commencé à Genève. Enfin, les discussions…. Il y a un mot arabe qui définit à la perfection l’attitude de la délégation syrienne : ردؔاح. En français, on pourrait dire des gens qui font du bruit, qui vocifèrent. C’est exactement ce que font les représentants du ministère des Affaires étrangères. Ils ont pour mission de défendre le régime, quelle que soit sa position. Leur stratégie repose sur deux principes : 1/ gagner du temps, 2/ parler et parler encore. Peu importe de convaincre, le but est avant tout de ne laisser aucune place aux autres pour qu’ils s’expriment. A la réunion de Montreux, qui avait eu lieu juste avant le précédent round de pourparlers sur la Syrie à Genève il y a deux ans, le représentant de Damas avait devant lui un paquet de papiers. Il avait commencé à les lire, les uns après les autres, au mépris de l’assistance.

J’ai beau y réfléchir, je n’arrive pas à comprendre ce régime. J’en discutais il y a quelques jours avec mon frère qui m’a conseillé de voir Le Parrain, cette série de trois films sur une famille de la mafia sicilienne. Il m’a dit : « Regarde ça, tu verras, c’est l’histoire de Bachar ». Mais tout de même, je ne comprends pas : comment en arrive-t-on à faire assassiner son propre beau-frère, comme Bachar el-Assad l’a fait, en supprimant Assef Chawkat le 18 juillet 2011 ? Assef Chawkat avait été mandaté par Hafez el-Assad pour prendre son fils en main, lui apprendre le “métier”. Lorsqu’il a été tué, il était vice-ministre de la Défense et vice-chef d’Etat Major. Daoud Rajha, le ministre de la Défense avait aussi été tué dans cet attentat, qui avait secoué le bâtiment de la sécurité nationale à Damas. Officiellement, il a été revendiqué par une brigade de l’Armée syrienne libre. En réalité, tout le monde est à peu près convaincu que cet attentat a été orchestré par le régime. Comme d’autres d’ailleurs.

Cela me rappelle ce vendredi, vers la fin 2011. C’est le premier jour du week-end en Syrie. Je m’étais réveillé et j’avais pris mon café, le temps que mes deux fils se préparent. Comme d’habitude, nous avions quitté la maison, moi en courant, eux deux sur leurs vélos, en direction de l’ouest de Damas, et de cet endroit où il faisait bon se promener, sur les berges de la rivière Barada.
Depuis le début du soulèvement, à chacune de ces promenades, je voyais les chabihas, ces civils qui se transforment en hommes de main du régime, se réunir sur le terrain de l’exposition internationale. C’est ici, avant la prière, qu’ils venaient prendre leurs ordres avant de se diriger sur les mosquées, avec des bâtons et des gourdins, conformément aux consignes qu’ils avaient reçues. Certains venaient tôt, et attendaient assis en fumant leur chicha. La plupart était des fonctionnaires, qui consacraient leur jour de congé à opprimer des manifestants. Ils n’avaient pas forcément le choix, depuis les premières manifestations, les consignes avaient été données dans les ministères : les fonctionnaires devaient participer à la répression. C’est probablement parce que j’ai très clairement refusé de le faire dès le début, sans même chercher à faire semblant, que je me suis attiré des ennuis qui m’ont finalement contraint à quitter la Syrie.
Toujours est-il qu’il y avait, chaque vendredi matin sur près d’un kilomètre, plusieurs centaines d’hommes prêts à sévir contre rémunération. Ils étaient payés à l’heure, comme si c’était des heures supplémentaires. Ceux qui avaient leur propre voiture pouvaient même la « louer » pour accomplir leur besogne. Le salaire de « base » était de l’ordre de 200 livres, 4 dollars à l’époque, pour quelqu’un qui se rendait dans une mosquée et se contentait de rapporter ce qu’il observait. Plus on faisait de choses, plus on pouvait espérer gagner. Et les plus fidèles pouvaient se voir confier des missions spéciales.
Il y a une anecdote au sujet de ce terrain de la foire internationale. Quelques années avant, il s’était fait confisquer par Asma el-Assad, au bénéfice soit disant d’un projet avec des enfants qui n’a jamais vu le jour. La foire internationale, elle, a été déplacée en dehors de Damas. Le plus probable, c’est que Rami Makhlouf, le cousin de Bachar el-Assad et son associé en affaires, convoitait ce terrain, au sud de la rivière Barada et juste en face des gros hôtels de Damas, pour y construire un restaurant, un nouvel hôtel…

Pour en revenir à mon footing de ce vendredi là, mes fils et moi nous sommes heurtés à un barrage militaire : on nous a dit de retourner d’où nous venions. Nous avons dévié notre parcours et nous sommes rentrés chez nous. En arrivant à la maison, j’ai allumé la télé et j’ai appris que deux attentats venaient d’être commis en deux endroits que je connais très bien. En tout, ils avaient fait une cinquantaine de morts. Le premier avait eu lieu à l’entrée de l’une des branches des services secrets, qui se trouve sur une route fermée. Personne ne s’y rend jamais, sauf si il a quelque chose à y faire. Ça m’est arrivé en 2003, lorsque j’ai dû aller chercher la voiture de mon frère qui venait d’être arrêté. Le deuxième attentat avait eu lieu dans le quartier Kfar Soussé. Très vite, des photos de l’attentat ont été diffusées par la télé syrienne. L’une montrait une voiture brûlée : le conducteur était assis, bien droit dans son fauteuil. Comme si on ne tentait pas de se débattre lorsque sa voiture prend feu ! Il était évident qu’il était attaché, et probablement mort avant ce soit-disant attentat. J’ai pris mon vélo, et je me suis rendu sur les lieux. Impossible de passer au premier endroit. Mais à Kfar Soussé, on voyait bien qu’il n’y avait pas eu d’attentat, plutôt une mise en scène. Un journaliste d’Al-Hayat avait pu aller tout de suite sur place alors que d’habitude on interdit aux journalistes de se rendre sur les scènes d’attentats. Il trouvait lui aussi que les choses étaient bizarres. Un responsable des services secrets chargé de faire le briefing avait expliqué que des passants avaient tiré sur les gardes, qui avaient répliqué. C’était incompréhensible. Ce qui est sûr, c’est que onze étudiants sont morts dans un minibus qui se rendait vers l’université, dont certains étaient chrétiens.

Après cette journée-là, j’ai arrêté de sortir avec mes fils le vendredi. Ma femme et mes enfants trouvaient ça trop dangereux. Un matin, alors qu’ils dormaient encore, j’en ai profité pour partir courir. Je comptais aller vers la porte de Saint Thomas, en passant par la rue de Bagdad et la place de la Libération. A Bab Touma, il y a le QG des services secrets aériens. Ce vendredi, on m’a empêché de passer. Sur la route du retour, j’ai entendu une explosion. Et j’ai appris ensuite à la télé qu’il y avait eu un nouvel « attentat ».

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