Journal d'un réfugié syrien

Ce qui est arrivé en Syrie ne s’est pas fait du jour au lendemain. Cela faisait cinquante ans que les Syriens se faisait massacrer par le régime à petite dose. En Syrie, on a une toute autre notion du rapport entre un leader et son peuple : elle est celle de maître à esclaves, et encore, des esclaves qui ne vaudraient pas plus que des objets.
A cet égard, je suis toujours frappé en Suisse d’observer à quel point la relation entre les étudiants et leurs professeurs est différente par rapport à ce que nous connaissons en Syrie. A mon époque, lorsque je croisais mon professeur au village, je changeais de chemin. Autant par respect que par crainte. En Syrie, tu rases les murs et tout le monde surveille plus ou moins son ombre. Si un policier te frappe, tu t’excuses. J’avais pour règle de ne jamais parler politique devant mes enfants. On ne sait jamais, les enfants sont spontanés, ils peuvent faire des gaffes. De même, en 2011, personne n’osait plus regarder Al Jazeera : et si les enfants en parlaient le lendemain à l’école ?
J’ai un frère qui est assez connu à Damas. Lorsqu’il a été arrêté, en 2003, tout ses amis, des intellectuels et des artistes, ont voulu contacter les médias internationaux, mobiliser des ONG étrangères. Moi, au contraire, je ne voulais pas ouvrir une bataille. Je la pensais perdue d’avance. Je leur ai dit que c’était à moi, son frère, de prendre les choses en main et que mon idée était de faire le moins de vagues possible. Aucun d’entre eux n’était d’accord, mais j’ai imposé ma décision. Deux mois après, j’ai été convoqué par la branche «Palestine » des services secrets, l’une des plus féroces. Le haut responsable qui m’a reçu m’a dit : « Nous prenons bien soin de votre frère. Faites en sortes qu’il ne soit pas donné une mauvaise image de la Syrie dans la presse étrangère ». La consigne était claire. Quelques mois après, ils l’ont libéré.
C’est ainsi en Syrie. Il n’y a jamais eu aucun espace d’expression libre, aucune manière de réclamer quoi que ce soit. C’est pour cela que lorsque la révolution a commencé, beaucoup n’ont pas osé se joindre aux revendications. Certains n’ont pas même compris cette jeunesse qui manifestait. Nous avions toujours vécu dans l’arbitraire.
Dans ce pays, tu ne sais jamais si tu es en règle ou pas. Cela me rappelle cette époque où je travaillais avec l’un de mes frères dans une épicerie accolée à une station au bord de la route principale qui relie Alep à Lattaquié. Mon frère travaillait le jour, moi je le relayais la nuit. Pour éviter les ennuis, dans ce genre de commerce, tu prends l’habitude de servir des repas gratuits aux représentants des services secrets, de la police ou de la douane. Repas, provisions, cigarettes, pour eux, tout est gratuit, ça marche ainsi. Mon frère et moi avions décidé d’acheter une moto d’occasion pour faciliter nos trajets. Comme toutes les motos de Syrie, la Yamaha 125 que nous avons acquise n’était pas immatriculée. Surtout elle était jaune et bleue, assez voyante. Ma mère et mon frère aîné ont eu peur qu’en attirant l’attention avec elle, nous finissions par nous créer des problèmes. Ils avaient réussi à nous convaincre de la vendre. Nous avons essayé de le faire en nous rendant à Al Maarra. Tous les mardi, un marché des motos d’occasion avait lieu dans cette ville, qui a donné à la Syrie son plus grand poète, Aboulala el-Maarri, et qui s’est faite sauvagement bombarder par les Russes le mois passé.
Pour en revenir à la moto, ce mardi-là, nous ne sommes pas parvenus à la revendre. Deux jours plus tard, un douanier a débarqué à la station. Il a pointé notre Yamaha et il a lancé : « Elle est à qui cette moto ? ». Il faut préciser qu’en Syrie, ce n’est pas comme en Europe. Les douaniers ne sont pas cantonnés aux frontières, tu trouves des postes dans tous les pays. Mon frère et moi n’étions pas là. Ils ont demandé à notre cousin Youssef de venir avec eux et avec la moto. Il s’est retrouvé au poste de Jisr al-Shoughour, à une trentaine de kilomètres de là. C’était des types qui venaient tous les jours manger à la station ; et pourtant, ils n’ont rien voulu savoir. Ils ont dit : «Appelle ton cousin sinon on ne va pas te lâcher ». Mon frère s’est rendu au poste. A son tour il s’est entendu dire : « Soit tu nous amènes 200 000 livres en garantie, soit on t’attache avec la moto à la fenêtre comme un âne cette nuit et demain on te présente au juge ». Normalement, tu leur laisses la moto, mais dans ce cas de figure, avec mon frère au poste, nous étions coincés.
A l’époque, en 1998, 200 000 livres valaient 6000 dollars. Une fortune, sachant que le salaire d’un haut fonctionnaire atteignait dans les 10 000 livres. Nous avons emprunté tout autour de nous pour réunir les 200 000 livres et nous avons obtenu la libération de mon frère. Au passage, ils se sont trompés dans leurs calculs et finalement nous avons dû leur donner 11 000 livres de plus que prévu.
Lorsque nous avons essayé de comprendre pourquoi les douaniers s’en étaient pris à nous, ils nous ont expliqué qu’un jour, alors que l’un d’entre eux s’était présenté à notre mini-market pour y acheter l’eau, je lui avais fait payer les gobelets. Ce qui est normal bien sûr. Sauf avec les douaniers. Mais, précisément, je ne m’étais pas rendu compte alors que j’avais un douanier en face de moi. En nous cherchant des noises, ils n’agissaient pas en représentants de l’Etat. Ils se vengeaient, tout simplement.
Mon frère était libre, mais l’affaire de la moto n’était pas terminée pour autant. Nous avons fait jouer un très gros piston pour essayer d’en sortir. Quelqu’un dans notre entourage avait une connaissance très haut placée, un chef de branche des services secrets à Alep, qui a fait pression sur le chef des douaniers pour que la valeur de la moto ne soit pas estimée par les douanes à plus de 30 000 livres. C’était un point crucial : au delà de ce montant, tu passes par le tribunal des affaires économiques où tu peux être condamné pour fraude. Au final, nous avons écopé d’une amende pour marchandise non-homologuée de cinq fois la valeur estimée de notre Yamaha. Nous avons pu récupérer 46 000 livres. Le pire, c’est qu’à la caisse ils nous ont demandé un pourboire ! Comme si un service venait de nous être rendu.
Ils nous a fallu deux ans pour rembourser les gens à qui nous avions emprunté l’argent. Il m’a fallu aussi plus de deux ans pour récupérer les 11 000 livres qu’ils avaient perçues en trop. Tous les week-ends j’allais les réclamer.
Je m’étais aussi mis en tête de racheter cette moto de manière régulière. C’est comme un défi que je m’étais lancé. J’y ai passé un temps fou. D’abord, à travers une amie journaliste à Damas, j’ai réussi à obtenir un document signé de la main de Mohammad al-Imadi, le meilleur ministre de l’économie qu’il y ait eu sous Hafez al-Assad. C’était une autorisation de racheter ma propre moto. Il avait apposé sa signature en vert, comme c’est le cas dans les papiers officiels syriens. Lorsque que j’ai montré ce document à l’un des responsables de la « free zone » d’Alep, l’endroit où sont stockées et mises en ventes les marchandises confisquées, il m’a ri au nez. Le directeur des douanes se foutait complètement de la signature d’un ministre. Mais je voulais ma moto. Pendant deux ans, j’ai hanté les ventes aux enchères de la « free zone ». Jamais je n’ai revu la Yamaha. Jusqu’au jour où nous avons vu quelqu’un arriver à la station sur « notre » moto bleue et jaune. Nous lui avons demandé si il l’a vendait et nous avons commencé à discuter. Il en demandait 75 000 livres, le prix qu’il l’avait lui-même payée, soit 45 000 livres de plus que sa valeur estimées par les douanes. Or, il l’avait justement rachetée à un officier qui l’avait, lui, payée 3000 livres…
Ce n’est qu’une anecdote, mais c’est bien le genre d’histoires qui arrivaient à tout le monde en Syrie. Elle m’a définitivement ouvert les yeux et fait prendre conscience que qui que l’on soit, n’importe quel prétexte pouvait servir à constituer un dossier contre vous, ou à vous faire embarquer. Aujourd’hui encore, je ne peux m’empêcher de repenser à toute cette affaire chaque fois que j’apperçois une moto bleue et jaune. On en voit beaucoup en Suisse.

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