Journal d'un réfugié syrien

Alep

Cette fois, c’est sûr. Mes neveux, leurs enfants et leurs deux amis qui sont arrivés mi-novembre à Genève après avoir traversé l’Europe, sont tous obligés de quitter la Suisse pour retourner en Allemagne. L’un est déjà parti. Un deuxième doit s’en aller le 12 février. Les autres ont rendez-vous dans une quinzaine de jours avec la Croix-Rouge pour organiser leur départ. C’est elle qui les reconduira jusqu’à la frontière à Bâle, d’où ils seront pris en charge par la police allemande. Ils sont très tristes : ils ont à peine eu le temps de retrouver leur famille qu’ils doivent déjà se remettre en route vers l’inconnu. C’est particulièrement dur pour les enfants qui avaient commencé l’école. Nous avons tout essayé, et épuisé jusqu’au dernier recours. « C’est la loi », n’ont cessé de nous répéter les autorités suisses.
Pendant ce temps, la bataille continue de faire rage à Alep. Les Russes et le régime veulent revenir en position de force pour les pourparlers qui doivent reprendre le 25 février prochain à Genève. Ils veulent reconquérir Alep ? J’en viens à me dire qu’il faut que cela aille le plus vite possible pour causer le moins de morts possible. La révolution a perdu, les Russes cherchent une victoire militaire. On peut dire qu’ils se sont vraiment foutu du monde. Passer à l’offensive précisément au moment où les discussions devaient démarrer à Genève, c’est un immense bras d’honneur qu’ils ont fait au reste de la planète. Ils risquent de complètement bousculer la géopolitique de la région. La victoire militaire, ils l’obtiendront peut-être. Mais comment établir la paix ? La Syrie est tellement divisée, partagée, qu’il ne peut y avoir d’autre solution que politique.
Il se trouve que j’ai passé près de vingt ans de ma vie à Alep. Pourtant, je n’ai jamais aimé cette ville. J’y suis arrivé en 1984 à la fin de mes études secondaires. Je ne savais pas ce que je voulais faire, si ce n’est me diriger vers des études supérieures. Ma moyenne me permettait d’envisager de faire une école d’ingénieur, dans le génie mécanique, ou de me spécialiser dans l’agriculture, ou encore de tenter l’Académie Al-Assad, pour devenir ingénieur militaire. Mais cette dernière est plutôt réservée aux pistonnés, or personne dans mon entourage ne pouvait me soutenir. J’y ai passé un entretien, mais on m’a dit que j’avais échoué. Avec mon frère aîné, nous y sommes retournés pour discuter et nous avons rencontré quelqu’un qui a promis de faire son possible. Et finalement, j’ai été pris. Je me souviens de la première nuit dans le dortoir. On m’avait installé sur l’étage supérieur d’un lit superposé. Quelqu’un s’est mis à jouer du violon de chez nous, et tout le monde s’est mis à pleurer. Nous étions jeunes, pour la plupart c’est la première fois que nous quittions nos familles. A l’Académie, nous avions tous eu les cheveux rasés, on nous avait malmenés, et 45 jours jours de classe nous attendaient. Au bout de deux semaines, j’ai compris que je n’arriverai pas à faire des études scientifiques dans cet environnement militaire. Et j’ai choisi de partir.

Aller à l’université posait des difficultés sur le plan financier. Mais j’ai pensé que je pourrais m’inscrire en Sciences Eco, une filière qui ne nécessitait pas beaucoup de présence en cours, ce qui me permettrait d’enseigner dans le même temps, et de gagner ainsi de quoi vivre. Je me suis donc inscrit pour devenir prof dans la banlieue d’Alep, à Al-Baab. J’y suis arrivé un soir, et j’ai rencontré le cheikh du village qui m’a autorisé à dormir dans l’une des quatre pièces de l’école où il a fait installer un matelas. Au bout de deux mois, je suis revenu au village pour retrouver ma famille et consacrer quelques semaines à mes révisions pour passer mes examens en Sciences Eco. C’est à ce moment-là que j’ai appris que j’avais été admis à recevoir une bourse pour étudier en France. Quand j’avais candidaté à ce programme, pour étudier soit en France, soit en Russie, je pensais n’avoir pratiquement aucune chance. Mais mon oncle a été voir un de ses anciens collègues au Ministère de la Défense, qui était en charge du recrutement. Il lui a expliqué que j’étais bon élève mais que je n’avais aucun moyens. Sans l’intervention de ce fonctionnaire, je n’aurais jamais obtenu cette bourse. D’ailleurs, cette année là, j’étais le seul candidat de la province d’Idlib à avoir été sélectionné ; et nous n’étions que deux sunnites sur le groupe de quinze à partir, tous les autres étaient soient chrétiens, soit alaouites. Dans le groupe précédent, il n’y avait qu’un seul sunnite sur 15. Sur l’ensemble de ces deux groupes, nous n’avons été que deux à décrocher notre diplôme de DUT en France. Comme ça avait bien marché pour moi, je m’étais renseigné : je voulais poursuivre mes études à l’école de chimie de Strasbourg. Mais l’ambassadeur de Syrie m’a dit que je devais rentrer au pays. Nous étions en 1989. Dès mon arrivée à l’aéroport à Damas, on m’a retiré mon passeport ; je n’avais pas le piston qui m’aurait permis de repartir en France. Mon passeport, je ne l’ai pas revu avant 2009. Pendant toutes ces années, il m’a été impossible de quitter le territoire syrien, jusqu’à cette mission que j’ai effectuée pour le compte de l’Etat, alors que j’étais devenu haut fonctionnaire dans un ministère.
Toujours est-il que lorsque je suis rentré en Syrie avec mon diplôme d’ingénieur en poche, j’ai rencontré le responsable chargé de nous attribuer à des postes après nos études. Par malchance, il m’a affecté à Alep, à l’Académie Al-Assad. Celle que j’avais choisi de quitter lorsque j’étais étudiant, voilà que je devais y retourner comme professeur ! Une quinzaine de professeurs y accomplissaient leur service militaire obligatoire, qui dure deux ans après les six mois de classes. Le bon côté des choses est que tous avaient fait leurs études en France, c’est donc un environnement où nous pouvions parler français. Six mois après mon retour en Syrie, j’ai moi-même été appelé à faire mes classes dans un régiment d’infanterie au nord d’Alep. C’est là-bas que j’ai rencontré Bachar Al-Assad. Lui aussi effectuait ses classes, et nous faisions du sport au même endroit. Il était tellement grand qu’il dépassait tout le monde d’une tête ou deux.

Une fois mes classes finies, je suis retourné à l’Académie Al-Assad enseigner la physique et la chimie pratiques. Un jour, j’ai appris que le Centre national de la recherches scientifiques, qui avait été créé à Alep sur le modèle du CNRS français, recrutait des gens ayant fait leurs études en France. Je me suis présenté et j’ai été pris. C’est la première fois que j’arrivais à être accepté sans piston. La seule d’ailleurs. C’est donc là que j’ai terminé mon service militaire, dans cet endroit très privilégié, une institution d’exception. J’étais payé comme quelqu’un qui travaille. Nous étions près de 150 en tout. Ce centre travaillait au service de l’armée mais il était géré par des civils. A cette époque, la Syrie était tellement endettée que la Russie ne lui fournissait plus de pièces de rechange. On nous soumettait toute une série de problèmes techniques, mécaniques ou chimiques que nous devions résoudre sans forcément savoir à quoi tout cela servait. De 1990 à 1997, j’ai travaillé sans connaître vraiment à quel projet j’étais rattaché. Tout était classé top secret absolu et il y a des endroits où nous ne pouvions pas nous rendre. Je rentrais au village tous les week-ends, je ne parlai à personne de mon travail, pas même à ma femme. Bien sûr, j’avais quelques doutes sur ce qu’on nous demandait de faire, mais je ne savais pas exactement quelle était la vocation du centre.
En 1992, j’avais repris en secret mes études de Sciences Eco. Je m’isolais dans mon bureau, je pouvais fermer à clef et je profitais de mes horaires spéciaux, pour étudier. J’ai décroché mon DEA sans que personne ne soit au courant. Mais j’étais un employé loyal. Mes chefs ont toujours été ravis de mon travail. En 1997, on m’a affecté au « projet 702 ». Avec le temps, j’ai compris que 702 correspondait au diamètre d’un missile qui était développé en coopération avec l’Iran. Initialement, le projet avait été lancé avec la Corée du Nord. Il y avait des chercheurs iraniens au centre. J’ai toujours été très admiratif de leur capacité de travail et impressionné par leur grande culture. Je me souviens que nous avions échangé au moment de l’élection présidentielle de 1997 qui opposait Khatami à Rafsandjani, le président sortant, très conservateur. On leur disait : «Si Rafsanjdani repasse, vous allez droit dans le mur ». Finalement, Khatami a été élu.
Tout ça se passait à Al-Sfeira, à l’est d’Alep, un endroit encerclé par les collines. Personne n’y va, sauf si il est autorisé. J’ai travaillé sur le projet 702 jusqu’en 2007, sans jamais en voir le résultat. Et j’ai démissionné. J’avais de trop grands doutes sur ce que nous faisions au Centre et je voulais quitter Alep. Je ne voulais pas que mes enfants y grandissent.
Certes, à Alep, j’avais très bien réussi. Je m’étais mis à faire des affaires. Nous habitions un bel appartement, dans un quartier moderne de l’ouest de la ville. Mes enfants allaient à l’école française, subventionnée par l’église. C’est là-bas qu’ils ont commencé à apprendre le français, qu’ils parlent couramment maintenant que nous sommes en Suisse. Mais à Alep, je n’ai jamais eu une vie sociale normale. J’étais déphasé, jamais sur la même longueur d’onde que mes collègues par exemples. A Alep, les gens sont relativement renfermés, le contact n’est pas facile. J’ai toujours trouvé que les Damassiens étaient plus sympathiques, plus doux.
Par exemple, je me souviens de cet incident un jour dans une banque d’Alep. Moi, j’ai toujours tenu à avoir un compte en banque, même si c’est plutôt l’affaire des riches en Syrie. Cette fois-là, j’attendais mon tour et j’ai vu une vieille dame qui tentait de recompter les 10 000 livres qu’elle venait de retirer. On lui avait donné en billet de 100 et elle avait de la peine. J’avais des billets de 500 sur moi, je lui en ai donné vingt en échange de sa liasse pour lui simplifier les choses. Lorsque je me suis présenté au guichet, j’ai tendu ce paquet de 10 000 livres pour le créditer sur mon compte. Le type a refusé de les prendre. J’ai demandé à parler au responsable qui a lui aussi refusé en m’expliquant que la banque était soit disant libre d’accepter ou de refuser de prendre certains billets. Mais ces billets, ils venaient de les donner à une cliente ! Qu’avais-je fait en dehors de rendre service à une personne âgée ? C’est le genre d’attitudes agressives auxquelles je ne me suis jamais habitué à Alep.

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