Journal d'un réfugié syrien

Trou noir

J’ai un petit moral. Je me sens au bord du trou noir. Au sens physique de l’expression : ce trou qui absorbe toute la lumière, comme le siphon engloutit toute l’eau de la baignoire. Cela faisait des années que je me sentais sur une courbe déclinante, mais j’ai le sentiment que la descente s’est accélérée tout d’un coup. Je chute de haut.

courbe

Je redoute de décrocher. J’ai peur de ne plus arriver à résister sur le plan psychique. C’est tout un ensemble : je suis tellement déçu par la communauté internationale que la situation se reflète sur ma vie familiale. Cela ne va pas chez moi. Comme dans un cercle vicieux, je ne sais même plus quel élément nourrit l’autre. D’ailleurs, je ne suis pas le seul. Je ressens la dépression partout. Je ne supporte plus de voir des Syriens. Ma famille, les amis, ils sont tous déprimés. Nous avons perdu ce qu’il nous restait d’espoir.
A Vienne en novembre, les amis du peuple syrien avaient encore une position relativement tenable. On avait parlé de transition politique. Mais tout a basculé avec les attentats du 13 novembre, notamment en France. J’ai commencé à me poser des questions que je ne m’étais jamais posées avant. Jusque-là, j’avais toujours résisté à la thèse du complot. J’ai toujours défendu ma position face à cet esprit. Finalement, j’en viens à me demander si ce n’est pas moi qui avait tort. Pourtant, la communauté internationale a fortement intérêt à ne pas laisser le peuple syrien en déshérence. Notre région est importante sur le plan stratégique. Elle est voisine de l’Europe. C’est bien sur ce constat qu’avait été lancé le processus de Barcelone en 1995. Dans l’intérêt de l’Europe, les chefs d’Etats avaient considéré qu’il fallait développer les relations de voisinage avec la région méditerranéenne. J’ai toujours cru à cette orientation de la part de l’Europe.
Cette dernière a eu d’innombrables occasions pour soutenir le peuple syrien depuis cinq ans. Elle aurait pu le faire pendant le soulèvement. J’ai attendu, attendu, en me disant qu’il y avait sûrement des raisons pour lesquelles elle n’était pas intervenue dès le début et qu’il fallait que la situation mûrisse. Un an, deux ans, trois ans… Rien ne s’est passé.
Et puis, au lendemain du 13 novembre, la France n’a rien trouvé de mieux que de dire qu’il fallait aller bombarder en Syrie. Ce revirement m’a frappé : comment un pays démocrate peut prendre de telles mesures instantanément et basculer ainsi dans l’Etat de guerre ? En substance, c’est comme si elle avait dit : « On s’en fout de bombarder des civils, on lutte contre le terrorisme ». Pourtant, il y a un peu plus de quatre ans, les Français avaient été parmi les premiers à annoncer qu’ils prenaient le parti du peuple syrien contre le régime. Et voilà que soudainement ils disent qu’ils vont coopérer avec les Russes pour combattre Deich ! La veille, ils accusaient encore Moscou de bombarder surtout les positions de l’opposition. J’ai sentiment que je me suis fait avoir ; j’ai été trompé par les slogans de la France, ils ne se sont jamais concrétisés en actions.
Je décline depuis lors. Les attentats de Paris m’ont mis devant cette réalité effroyable : apparemment, les êtres humains ne sont pas égaux entre eux. J’ai toujours cru aux droits de l’homme. Les membres de la communauté internationale, les organisations mondiales doivent en faire un minimum pour rester en cohérence avec ces principes. Or ce minimum n’a absolument pas été fait dans le cas de la Syrie. Pourtant c’est basique, il suffit d’avoir une idée de ce dont est capable le régime syrien, ce régime criminel qui a assassiné Rafiq Hariri en 2005 sous les yeux du monde entier, pour savoir qu’il faut tendre la main aux Syriens.
C’est hyper flagrant dorénavant, l’action internationale se fout de l’être humain. Est-ce qu’une chose comme ça s’est déjà produit avant ailleurs ? La Syrie est devenue un champ de guerre entre la Russie et le reste du monde. Qui endosse le rôle du méchant dans cette affaire ? La Russie évidemment. Mais ceux qui ont laissé la Russie en arriver jusque-là, les quatre autres membres du Conseil de sécurité de l’ONU, qui la regardent s’enliser en Syrie, portent eux aussi une lourde responsabilité. Et maintenant, il est bien trop tard pour s’opposer aux Russes. Poutine a fait de cette intervention un combat personnel. Il sera prêt à aller à la troisième guerre mondiale si il le faut. Déjà, la Turquie s’est sentie dans l’obligation d’intervenir à son tour. Finalement, l’Iran est le grand gagnant dans l’histoire. Il est parvenu à faire glisser ses grands rivaux sunnites, l’Arabie Saoudite au Yémen, la Turquie en Syrie.
On prétend que les Russes sont intervenus en Syrie parce qu’ils y ont des intérêts stratégiques. Mais leur base navale à Tartous représente un intérêt minime. Selon moi, les vraies motivations de l’implication en Syrie tiennent à l’envie de se venger de l’Europe après l’épisode de l’Ukraine et celui de la Libye. Et ils ont profité du vide : ce sont les réticences des Etats-Unis et de l’Europe à intervenir en Syrie qui leur a donné cet l’appétit.
Angela Merkel est celle qui s’est le mieux comportée face à la crise syrienne. Sans doute parce qu’elle avait un peu d’espace de manœuvre, elle a fait ce que n’importe quel être humain aurait dû faire. François Hollande n’a pas autant d’espace de manœuvre. Je n’ose pas dire qu’il a aussi moins d’humanité. La France représentait beaucoup à mes yeux. Je n’ai jamais rêvé des États-Unis, pour moi, l’idéal c’était la France. Et voilà que je découvre que ce pays n’est qu’un petit joueur. Il a fait beaucoup de bruit mais peu d’action en ce qui concerne ma cause. Tout le contraire de l’Allemagne, qui n’est certainement pas aussi influente sur le plan géopolitique, mais qui agit, sans faire de bruit.
Il y a un autre sentiment que j’essaye de fuir aussi, une version des choses à laquelle j’ai toujours résisté et pourtant, voilà que je me pose aujourd’hui la question. Moi qui ai toujours adhéré à la laïcité, qui pensais que le monde entier était en faveur de cette laïcité, je me demande si toute cette géopolitique ne cache pas une guerre de religions. Que pensent-ils ? Que l’on peut se permettre de bombarder sans aucun compte à rendre à personne ? Qui paye le prix de ces frappes ? Daech un peu, les civils pour l’essentiel. Et le monde entier ferme les yeux et se bouche les oreilles. Je suis persuadé que ce n’est pas comme ça qu’on lutte contre Daech, au contraire, on pousse les gens vers l’extrémisme. Les Russes ont bombardé trois fois la ville d’Ariha ! Soit disant, ils visaient Jabat al Nosra. A chaque fois des civils ont perdu la vie.
Il n’y a aucun espoir à retirer du prétendu accord de cessez-le-feu conclu à Munich. D’ailleurs, le texte parle d’un arrêt « des actes de provocation ». Pas de cessez-le-feu. Et il ne comprend pas les zones où sont présents Jabat al Nosra, Deich et les « autres group es combattants », sans préciser lesquels. Deich est à l’est de l’Euphrate. Jabat al Nosra est présent à Deraa, Alep, Damas, Idlib. Autrement dit partout dans le pays. Cet accord, c’est n’importe quoi!
Tout ce climat me déprime. J’ai résisté en Syrie, j’ai résisté depuis que je suis arrivé en Suisse. Tout me pousse aujourd’hui à croire que les défaitistes, que les complotistes avaient raison et que moi j’avais tort.

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