Journal d'un réfugié syrien

Cessez-le-feu

La meilleure des nouvelles possibles dans un état de désespoir total. Voilà ce qu’est pour moi le cessez-le-feu qui vient d’entrer en vigueur dans certaines zones de la Syrie. Il faut souhaiter qu’il aboutisse à quelque chose, les gens sont tellement fatigués qu’ils ont besoin de cette pause. Mais mon espoir de voir naître une Syrie démocratique et laïque est mort. Le fait d’avoir laissé le conflit dégénérer a complètement pourri la société syrienne. Vu de l’extérieur, l’alternative qui s’offre à elle compte tenu des forces en présence, c’est soit un Etat religieux, soit une « dictature » soutenue par les Russes à qui on a laissé la main.

Quoi qu’il en soit, il y a deux jours, j’ai été en contact avec des gens de mon village. Ils prenaient très au sérieux la perspective de ce cessez-le-feu. Tous sont épuisés, que ce soit pour des raison économiques ou à cause des bombardements russes. Ils ont vraiment envie que les choses cessent, pour pouvoir souffler, pour pouvoir enfin respirer. Le problème est que sur la carte de la Syrie dressée par les Russes, mon village et de manière générale l’ensemble de la province d’Idlib, figurent dans une zone sous le contrôle de Jabat al-Nosra, le Front de la victoire, et donc exclus du cessez-le-feu puisque ce groupe est considéré comme terroriste. Dimanche dernier, le marché de gros de la ville d’Ariha, où les commerçants d’une quarantaine de villages alentours viennent s’approvisionner en fruits et légumes, a une nouvelle fois été bombardé. C’était la sixième fois, et ce bombardement a encore fait une dizaine de morts et plusieurs blessés.

Au village, mon ami Khaled m’a dit qu’il était très inquiet de savoir si le cessez-le-feu allait dorénavant s’appliquer. Je lui ai demandé si il y avait des combattants d’Al-Nosra dans les environs. Il m’a répondu : « Absolument, et pour beaucoup, ce sont nos jeunes ». On a laissé ces jeunes devenir Al-Nosra, et maintenant on les tue ? Qui plus est, comment ignorer le fait que chaque bombardement les pousse un peu plus vers la radicalisation?

Je ne partage en rien l’idéologie d’Al-Nosra et je suis plus que favorable au cessez-le-feu. Mais ce label de groupe terroriste simplifie à l’extrême la réalité. C’est pratique, il arrange tout le monde, les Russes, la communauté internationale. Mais les choses sont évidemment bien plus compliquées. Dans mon village, combien de jeunes n’étaient au départ que de simples manifestants contre le régime ? Avec le temps, ils ont sauté d’un groupe à l’autre. Ainsi, après les manifestations de rue, ils ont d’abord rejoint les rangs d’Ahrar Al-Sham, puis ceux de Suqour Al-Sham (les faucons du levant), et aujourd’hui ceux d’Al-Nosra. La plupart se fichent complètement de l’idéologie, ce qui les a guidé à chaque étape, c’est la recherche du groupe qui offrait les meilleurs moyens, le plus de force et de rigueur, pour lutter contre le régime.

Au téléphone, j’ai demandé à mes amis ce qu’ils pensaient d’Al-Nosra. Ils m’ont répondu : « Ecoute, aujourd’hui, on estime que 70 % des combattants dans la province d’Idlib appartiennent au Front al-Nosra ». Je me souviens qu’il y a un an, lorsque Jaïsh al-Fatah, l’Armée de la reconquête, s’est formée dans la province avec l’appui des Turcs, on estimait que sur ses 7000 combattants, rattachés à toutes sortes de groupes, 1100 venaient du Front al-Nosra. Un sur sept hier et sept sur dix aujourd’hui. Comment expliquer que la proportion se soit ainsi inversée ?

L’an dernier, mes amis du village avaient très peur de voir al-Nosra prendre part à l’Armée de reconquête. Lorsqu’elle s’est constituée, en moins de deux mois, les troupes du régime se sont retirées jusqu’à Jisr al-Choghour, aux abords de la montagne alaouite. Et la région a été libérée. Jabat al-Nosra est resté au front et il a continué de payer ses combattants.

Il y a deux jours, ces même amis m’ont dit au téléphone : « Finalement, nous avons appris à vivre avec Al-Nosra. Ils nous ont laissé gouverner nos villages de manière autonome et si nos jeunes rejoignent ce groupe, c’est parce qu’il s’est révélé de loin le plus efficace face au régime ». Quelle alternative ont les jeunes adultes dans la province d’Idlib après cinq ans de guerre ? Il n’y a aucun travail. Ils peuvent soit rêver de tenter l’exil en Europe, soit rallier un groupe qui leur verse un salaire, leur permet de lutter contre le régime au nom de la religion et leur offre la possibilité de mourir en martyr. Oui, ce sont des extrémistes musulmans, farouchement anti-alaouites. Mais le régime n’a-t-il pas lui-même attisé ce feu-là ? Ces jeunes se disent : « Nous n’avons pas d’autre choix. Qu’avons-nous reçu de cette communauté internationale qui qualifie ce groupe de terroriste? »

Les deux garçons Marwan et Mohamad

Mohammad et Marwan

Mohammad et Marwan étaient cousins, originaires l’un et l’autre de mon village. J’ai sur mon téléphone la photo de leurs deux visages souriants. Le père de Mohammad avait été l’un des cinq premiers habitants de mon village à avoir été arrêté en 2011 parce qu’il avait été filmé en train de chanter des slogans anti-régime durant une manifestation. Yahya, c’est son nom, est un bon ami de mon plus jeune frère. Il a fini par être libéré. Mais en 2012, deux de ses fils ont à leur tour été arrêtés pour faire pression sur la famille. Ils avaient 14 et 16 ans, l’âge de mes fils à l’époque. Ils ont été relâchés au bout de quelques mois. Toute la famille vivait cachée, mais au moment de la réélection de Bachar el-Assad, en juin 2014, ils ont installé un stand où ils invitaient les électeurs à « voter » pour Bachar en écrasant sa photo avec leurs chaussures. Ils ont posté la vidéo sur YouTube et un piège leur a été tendu, une histoire d’arme à acheter pour le compte de l’armée libre. Ils ont été de nouveaux arrêtés et depuis, plus personne n’a de nouvelles d’eux. Peut-on s’étonner vraiment que leur frère Mohammad ait rejoint Al-Nosra ?

Marwan, lui, est le fils d’un ancien officier de l’armée syrienne, un des frères de Yahya . Comme moi, il est d’origine très modeste. Lui aussi voulait s’en sortir. Plutôt que de faire des études universitaires, il a tenté de faire carrière dans l’armée. Il a fait ses classes, il est devenu officier. Et puis au bout de huit ans, il a été viré. Impossible de passer au grade supérieur, il était sunnite, l’armée n’avait pas confiance en lui. Depuis le début de la révolution, le jeune Marwan a perdu deux oncles, des rebelles. Deux de ses cousins, les frères de Mohammad, ont été emprisonnés alors qu’ils n’étaient encore que des enfants. Lui aussi a rejoint Al-Nosra.

Il y a une quinzaine de jours, la maison dans laquelle Mohammad et Marwan étaient stationnés, au nord d’Idlib, a été bombardée. Ils ont tous les deux été tués avec une bonne vingtaine d’autres combattants.

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