Journal d'un réfugié syrien

Le technocrate

Amr Lotfi était professeur à l’université d’Alep. Titulaire d’un doctorat en Economie obtenu en Belgique, il enseignait à la fois l’économie et le français. Moi, j’ai étudié l’économie à l’université d’Alep mais c’est dans son cours de français que nous nous sommes connus. Nous n’étions que cinq à suivre ses leçons. Il les donnaient dans son bureau, et comme nous nous entendions bien, nous avions pris l’habitude de nous voir en dehors de l’université.
En 2000, l’université d’Alep a été chargée d’organiser une conférence sur la population. L’explosion démographique préoccupait tout le monde et il s’agissait d’attirer l’attention des intellectuels sur ce phénomène. A un moment, tous les professeurs qui y participaient sont sortis faire une pause, et j’ai retrouvé Amr Lotfi dehors. Je lui ai dit : « Je n’arrive pas à comprendre pourquoi personne n’ose dire les choses comme elles sont : le taux de croissance de la population en Syrie est tel qu’il bouffe toute la croissance économique. Sans limitation, on n’arrivera jamais à se développer. » Amr Lotfi m’a répondu que la question était très sensible parce qu’elle touchait à la religion, et que par ailleurs le régime se fichait du développement humain. Tout ça, c’est de « l’hypocrisie », a-t-il balayé.

En 2001, Amr Lotfi a été élu comme l’un des cinq dirigeants du parti Baas à l’université d’Alep. Il faut savoir qu’une université est comme une branche du parti. La direction générale est à Damas, et chaque gouvernorat compte une direction de cinq membres. Dans les villes universitaires, il y a un conseil spécial, en charge de l’enseignement supérieur. Amr Lotfi était un membre de ce conseil spécial. En 2002, il a été désigné à la tête de l’Institution agriculture et fabrication du coton, à Alep. Quand je l’ai eu au téléphone pour le féliciter. Il m’a dit : « Ecoute, pour moi, ça ne change pas grand chose. Quand j’ai été nommé à l’université, je travaillais sur un petit bureau dans la cuisine. Quand je suis devenu membre du Conseil, j’ai obtenu mon propre bureau et une voiture. Maintenant, j’ai trois voitures et on m’a donné un appartement, je ne pense pas que je vais changer pour autant. Ils me font confiance, mais je n’en resterai pas moins fidèle à mes principes. »

Amr Lotfi est un chrétien de Hama, mais personne ne l’a jamais vraiment su, car tout le monde pensait qu’il était lié aux Lotfi d’Alep, une grande famille musulmane. En réalité il n’avait rien à voir avec eux. En ce qui me concerne, j’ai toujours eu à cœur de me faire des amis de toutes confessions. Parce que je trouve cela intéressant socialement, mais aussi parce que j’ai toujours veillé à avoir des « garants ». Après l’émergence des frères musulmans à la fin des années 1970 et le massacre de Hama en 1982, la loi 49 avait été adoptée en Syrie qui condamnait à mort tout frère musulman, sans jugement. Il suffisait que quelqu’un te fasse passer pour un frère musulman, que tu aies rencontré un frère musulman pour être condamné à mort. Nous les sunnites, nous vivions dans cette peur permanente. En particulier dans notre région d’Idlib, qui est très majoritairement sunnite. Quatre personnes originaires de notre village, des jeunes, ont été victimes de cette loi. L’un était étudiant en deuxième année de médecine à Alep, c’était le frère d’un ami. Il a été exécuté et sa famille n’a jamais pu récupérer ou même voir son corps. Trois autres jeunes, deux frères et un cousin, de moins de 18 ans qui étudiaient aussi à Alep, ont été emprisonnés. Le cousin a été exécuté. L’un des frères a été exécuté. Le deuxième frère a fait 17 ans de prison. Il s’appelle Omar Abu Sin. Il est sorti de prison en 1998. Je l’ai croisé par hasard à l’université d’Alep. Après la prison, il avait passé le bac et il avait repris des études. Mais le régime ne l’a jamais laissé avoir son diplôme, bien qu’il ait passé tous ses examens, puisqu’il n’avait pas pu faire son service militaire et suivre tous les entraînements nécessaires en tant qu’ancien détenu. Du coup, il a loué le diplôme à un pharmacien et il a pu avoir une pharmacie. Il exerce encore dans la province d’Idlib.

C’est pour toutes ces raisons que j’ai toujours eu des amis chrétiens ou alaouites. D’ailleurs, la première fois que j’ai essayé de me fiancer, c’était avec une alaouite. Mais ses parents n’ont pas voulu qu’elle épouse un sunnite. Et Abdul, l’un de mes meilleurs amis au Centre de recherche à Alep, était un alaouite. Il a rompu les ponts avec moi dès le début de l’année 2011. Tout cette défiance envers notre région est remonté à la surface pendant la révolution. Dès le début du soulèvement, elle a été montrée du doigt.

Mais revenons-en à Amr Lotfi. En matière d’économie, ses principes reposaient sur l’économie sociale de marché. Il pensait que pour aller de l’économie planifiée vers l’économie libérale, il fallait en passer par l’économie sociale de marché, son sujet de doctorat en Belgique. En 2004, il est devenu ministre de l’Economie et du Commerce. C’était l’époque où le pays avait commencé sa transition économique ; Bachar el-Assad lançait des réformes. Lorsque j’ai été le voir à Damas pour le féliciter, il m’a dit : « Tu connais mon parcours. Si je suis là, c’est parce que Bachar al-Assad a besoin de technocrates comme moi. »

Il était fier, et malgré tout, il était sensible au prestige. Un jour il m’a aussi dit : « Au moins, mon nom restera écrit comme celui d’un ministre du gouvernement syrien. » Je n’avais guère apprécié cela de sa part.

Entre 2000 et 2003, grâce à un projet de l’Union européenne, l’économie syrienne a été étudiée de fond en comble. Les diagnostics ont été fait, les paramètres ont été définis, les statistiques mises au point, et entre 2000 et 2005 un premier plan quinquennal de transition a été instauré par Abdallah Dardari, le vice premier ministre en charge des Affaires économiques. Sous Hafez al-Assad, l’économie était strictement planifiée. Au delà d’une certaine surface et d’un certain montant de chiffre d’affaires, tout était nationalisé. Toute une génération a nationalisé l’économie, ce qui a permis à certains dirigeants de s’enrichir. Et quand Bachar al-Assad est arrivé et qu’il a commencé les privatisations, ils se sont à nouveau fait du fric. Il y avait eu un premier assouplissement en 1991 avec la loi sur les investissements, qui ouvrait une petite place à l’initiative privée. Il faut dire que l’économie avait beaucoup souffert de l’embargo imposé entre après l’entrée de la Syrie au Liban entre 1984 et 1987. On ne trouvait rien dans les magasins, je me souviens qu’il fallait parfois des heures pour acheter du pain.

En 2004, Lotfi m’a proposé de venir travailler avec lui à Damas. Il voulait créer un bureau au sein du ministère qui aurait eu pour mission d’évaluer l’impact de réformes économiques avant de les lancer pour de bon. Un bureau d’étude en somme. Il m’a fallut des années, et un énorme piston obtenu grâce à mon frère, pour parvenir à quitter le Centre national de la recherche scientifique à Alep où je travaillais. J’ai fini par arriver au Ministère en 2007. Mais nous n’avons jamais réussi à monter ce bureau d’études. En mai 2009, avec Amr Lotfi, nous nous sommes rendu à Paris pour l’inauguration du Club des entrepreneurs franco-syriens. Nous y avons rencontré Christine Lagarde, qui était alors ministre de l’Economie en France. Paris, c’était un rêve pour moi. Depuis que j’étais rentré de France en 1989, jamais je n’avais imaginé y retourner, faute de passeport. D’ailleurs, il m’a de nouveau été enlevé dès notre retour à Damas.

A Paris, comme j’étais dans le même hôtel qu’Amr Lotfi, et nous avons eu le temps de discuter de plein de choses. Nous avons par exemple reparlé du changement de quatre ministres qui avait eu lieu au mois d’avril précédent. Lorsque la nouvelle est tombée, Amr Lotfi était en train de faire la sieste. En Syrie, dans les ministères, tout le monde interrompt le travail vers 14h00 pour reprendre de 18h00 à 20h00. Ses filles l’ont réveillé. Elles étaient en pleurs car Amr Lotfi ne faisait pas partie des ministres révoqués. Elles savaient combien il était déçu par sa charge qui ne lui offrait aucune marge de manœuvre. En tant que ministre, il gagnait 70 000 livres par mois, dans les 1500 dollars à l’époque. Dans l’absolu ce n’était pas mal, mais pas assez pour faire une vraie différence ; il était amer car il réalisait que non seulement il ne gagnait pas très bien sa vie, mais qu’en plus, il n’avait aucun pouvoir. Il m’a raconté cette fois où il était arrivé un matin au Ministère. Les services secrets étaient venus plus tôt et avaient embarqué tout un département de neuf personnes, sans même se soucier d’infomer le ministre. « Comment veux-tu travailler sérieusement dans ces conditions ? », m’a-t-il dit. Sur les neuf personnes, sept ont été relâchées. Mais deux sont restés emprisonnées deux ans, dont le chef de ce département. On lui reprochait d’avoir été approché par le représentant d’une secte lors d’un déplacement à l’étranger. Tous les ordinateurs de ce service avaient été saisis. Quand j’ai moi-même intégré ce département, on nous a donné des machines toutes neuves. Elles avaeint été achetées sur des fonds du Programme des Nations Unies pour le Développement (UNDP).

Quelques temps après notre visite dans la capitale française, Amr Lotfi a quitté son poste de ministre pour devenir le chef du Conseil de la planification. La dernière fois que je l’ai croisé, c’était au Conseil de la planification, début 2012. J’ai entendu qu’il avait pris sa retraite en 2013. Nous n’avons plus jamais eu de contact depuis que j’ai dû quitter la Syrie.

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