Journal d'un réfugié syrien

Retour aux études

Je me sens mieux depuis que j’ai repris des études.

Ça me rappelle l’époque où j’étais revenu de France, en 1989, après mes études en Bretagne. Je n’allais pas bien. J’avais perdu l’espoir de pouvoir retourner en France et celui de continuer mes études. Je n’avais que 23 ans et pourtant je me sentais déjà tomber dans un vide. Je n’avais rien pour m’occuper ; j’allais au travail à l’Académie Al-Assad et j’attendais que le temps passe. Je devais y enseigner, mais comme j’y suis arrivé durant l’été, il n’y avait pas de cours. Et l’ambiance militaire ne me convenait pas. Tout ça a duré six mois, parce que les cours de physique n’étaient donnés qu’au deuxième semestre. C’est pendant cette période que je me suis lié avec un groupe de doctorants qui parlaient français. A ce moment là, j’ai décidé de reprendre des études. Je me suis d’abord orienté vers la chimie, mais je n’ai pas réussi à m’inscrire. Du coup, j’ai entamé mes études d’économie.

Je me retrouve plus ou moins dans la même situation aujourd’hui, en Suisse. En dépit de mes recherches ces trois dernières années, je n’ai pas réussi à trouver du travail à Genève. J’en ai déduit que mes diplôme ne valaient pas grand chose ici. Et aussi, je n’ai pas réussi à entrer dans un réseau qui aurait pu m’aider à trouver du travail. J’ai pourtant cherché dans tous les domaines : économie, physique, électricien…. Les seuls entretiens que j’ai passés, c’était pour un poste de traducteur, mais ça n’a pas abouti.

Il est vraiment difficile de trouver du travail quand on est réfugié. Il n’y a pas que moi. C’est la même chose pour mes amis syriens, et tous les autres réfugiés que j’ai rencontrés. En 2013, j’ai d’ailleurs fait un stage pendant six mois à l’Hospice général. Ces stages permettent de savoir si tu as une aptitude pour toute une série de travaux dans le domaine des services. C’est ainsi que j’ai eu une expérience en mécanique, dans un garage, que j’ai fait de la livraison, de l’entretien d’espaces verts, du nettoyage. Parfois, certains stagiaires arrivent à trouver un travail par l’intermédiaire du chef d’atelier, qui reçoit un coup de fil de quelqu’un lui disant : « On a tel ou tel besoin ». Cela ne s’est jamais présenté pour moi.

Je crois que c’est encore plus difficile en ce moment à cause du chômage. Et encore, les Syriens ont de la chance : du côté des associations et des autorités publiques, il y a vraiment beaucoup de bonne volonté pour aider leur insertion. D’ailleurs on l’entend souvent : «Vous, les Syriens, vous êtes les bienvenus ». Mais dans mon entourage, les seuls qui ont réussi à trouver du travail, sont plus jeunes et ils ont généralement bénéficié d’un réseau, la plupart du temps des relations familiales installées depuis longtemps en Suisse.

A un moment, dans ma recherche d’emploi, j’ai pensé à devenir chauffeur de taxi. Je me suis renseigné et j’ai réalisé que cela demandait une formation très sérieuse contrairement à la Syrie, où un véhicule suffit. Ici, il faut un permis de conduire professionnel, et une carte professionnelle, en plus du véhicule. Pour passer les examens, il n’y a qu’une cession par an, en avril. Je me suis renseigné, j’ai trouvé une école de formation, où le professeur m’a promis des cours de rattrapage. Je me suis lancé, c’était en 2014. L’hospice général a pris en charge le coût de ma formation.

J’ai réussi le permis de conduire professionnel du premier coup. Mais il restait quatre modules. L’anglais, lois et règlements, la topographie théorique et la topographie pratique. J’ai travaillé sérieusement. Mais j’étais un nouvel arrivant à Genève, j’avais plus de mal que les autres à retenir le nom de toutes les rues. J’ai passé deux modules sur quatre, ce qui suffisait pour devenir chauffeur de limousine. A l’époque, on commençait à entendre parler de Uber . Je me suis dit : « C’est peut-être une solution. » Avec l’aide d’amis, j’ai acheté une voiture. Je l’ai faite immatriculer comme une limousine et en juin 2015, j’ai commencé à travailler avec Uber. Le problème, c’est que pour faire immatriculer une limousine, il faut être indépendant. Et en tant qu’indépendant, tu ne peux pas recevoir l’aide de l’Hospice général. Mais on te donne tout de même trois mois pour essayer. Alors je me suis lancé. Je me suis rendu compte que ce que je gagnais par mois était à la limite de ce qui aurait suffit pour moi seul, et certainement pas assez pour entretenir ma famille. Pourtant, j’ai essayé tous les horaires et je me mettais en disponibilité 13 heures par jour. Mais sur 13 heures, avec Uber, tu travailles effectivement deux heures, peut-être trois, pas plus. Aussi, en septembre, j’ai arrêté et j’ai rendu mes plaques. De toute façon, je n’ai jamais aimé conduire. Je vivais dans la peur d’avoir une course éloignée ou de devoir emprunter l’autoroute. Je conduis bien, mais j’ai toujours trouvé que transporter des personnes était une responsabilité hyper lourde. Ce métier ne me convenait pas bien.

Pour en revenir à aujourd’hui, il y a une vraie symétrie en ce que je vis et mon expérience d’il y a vingt-cinq ans. A l’époque, ça m’avait sauvé de reprendre des études. Ça m’avait isolé de la société, moi qui trouvais que les préoccupations de mon entourage étaient tellement banales. Grâce aux études, j’ai passé dix ans de ma vie si ce n’est quinze à avoir l’esprit totalement occupé pour être sûr de ne pas penser à autre chose. Ça a été une manière de protéger mon moral et maintenant, je revis les mêmes sentiments.

Suivre des cours à l’université m’isole de l’environnement et des circonstances qui me tiraient vers le bas ces derniers mois, toute ma déception à l’égard de la communauté internationale, mon désarroi de ne pas trouver un travail, les difficultés familiales. J’ai de nouveau des occupations quotidiennes.

L’idée de reprendre des études m’est venue l’année dernière. J’ai tenté de m’inscrire en économie mais je n’ai pas réussi. Par hasard, j’ai entendu parler d’un projet pilote pour les auditeurs réfugiés. J’ai pris les renseignements pour quelqu’un d’autre et puis j’ai réalisé que ce projet me conviendrait très bien. Il a été mis en place par le Bureau de l’intégration des étrangers, qui dépend de l’Office cantonal de la population. Il a pour but d’aider les réfugiés à s’intégrer à l’université, en particulier les jeunes qui ont été obligés d’arrêter leurs études.

La faculté de Science de la Société a intégré ce projet. J’ai regardé ce que je pouvais y faire et j’ai opté pour les Sciences politiques. Pour être honnête, je sais bien que cela ne va pas changer la donne dans ma recherche d’emploi, mais j’y trouve beaucoup d’intérêt. J’ai choisi cinq matières, le maximum, et j’ai aussi des cours de français avancé, en plus de mes cours d’anglais au centre œcuménique. Si je suis bien toutes mes matières et que je fais les devoirs demandés, à la fin de l’année, cela me permettra d’obtenir des crédits pour le Master.

Je viens d’acheter mon premier livre, Théories et concepts de l’intégration européenne. Je dois préparer une présentation sur le chapitre la gouvernance. Récemment, j’ai eu une discussion avec un étudiant, manifestement très anticapitaliste. C’est vrai qu’on reproche souvent aux pays européens d’être trop capitalistes, mais dans ce projet pilote, nous les réfugiés sommes dispensés de tous les droits d’inscription. Que l’Europe nous permette d’être étudiants gratuitement, n’est-ce-pas une chance énorme ?

Dans cet ordre d’idée, j’ai entendu beaucoup de gens critiquer le plan à six milliards de dollars négocié entre l’Europe et la Turquie. Mais pour moi, ce n’est pas une si mauvaise idée. Je pense même que c’est la meilleure solution pour l’Europe. Quant aux Turcs, ils peuvent se servir de la main d’œuvre réfugiée pour ravitailler leur croissance. L’ouverture de l’Allemagne a créé un appel d’air. Je sais que c’est dur à entendre, surtout venant d’un réfugié, mais il faut être pragmatique. Et faire comprendre à celui qui n’a pas vraiment besoin de partir qu’il ne gagne rien à aller chercher une autre vie. Si ils savent qu’ils resteront bloqués en Turquie, ceux qui sont tentés par l’expérience, pour des raisons économiques, ne prendront plus le risque de vendre leur maison pour amasser les 10 00 euros nécessaires au voyage. Celui qui a vraiment besoin de passer, il passera, il ira dans un camp de réfugié où son dossier sera étudié et où il entrera dans une liste d’attente. Ensuite, sans passer par les passeurs, il pourra accéder à des meilleures conditions de vie au Canada, en Australie ou en Suède. C’est grâce à ce plan qu’on parviendra à séparer les réfugiés économiques des réfugiés humanitaires. A mon avis, ce plan est une bonne chose, au moins quelque chose dans qui va dans le sens d’une recherche de la solution.

Comme c’est une très bonne chose que l’on cherche cette fois sérieusement une solution pour la Syrie, avec les discussions qui reprennent le 15 mars à Genève. Ce qui continue de m’inquiéter, c’est la manière dont on envisagera la suite : fédération, séparation, Etat non central. C’est la grande inconnue. Ce qui m’a redonné l’espoir aussi, ce sont toutes ces manifestations qui ont eu lieu la semaine dernière et cette semaine, à la faveur du cessez-le-feu. Au bout de cinq années de guerre, les gens ont encore la force de manifester contre le régime. Cette photo qu’un ami journaliste m’a envoyée, je la trouve hyper forte. En gros il y a écrit : Ville d’Idlib. Elle est datée du 7 mars 2016. En plus petit, sous les ballons il est écrit : Tous ensemble nous renouvelons notre volonté de renverser le régime.

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