Journal d'un réfugié syrien

Le retrait russe

Les événements s’accélèrent, il se passe tant de choses en ce moment que les rumeurs sont nombreuses à circuler sur les réseaux sociaux. L’une d’entre elles évoque l’enlèvement de sept généraux de l’armée loyale dans le carré sécurisé à Damas. Rien ne permet de la confirmer, pas plus que celle qui a pu laisser croire il y a quelques jours que le régime avait ordonné de libérer tous les détenus. Si seulement!

L’annonce du retrait russe de Syrie est la grande surprise de la semaine passée. Et elle s’est bien confirmée: les Russes ont bel et bien ramené leurs avions sur leurs bases maritimes, à proximité de Lattaquié et Tartous. C’est clair, en tout cas pour le moment: ils ne veulent plus participer aux bombardements. D’après l’analyse de mon frère journaliste, que je partage en tous points, plusieurs indices démontrent que de nombreux malentendus et même des différends ont opposé les Russes et le régime syrien.

Avec le retrait russe, on peut désormais commencer à parler de transition. Or, sur ce sujet, il est très clair que Moscou et le régime ne sont pas sur la même longueur d’onde, en particulier en ce qui concerne le sort de Bachar al-Assad. Les Russes ont affirmé qu’ils étaient là pour mettre en oeuvre la résolution 2254, qui prévoit la mise en place d’un gouvernement de transition non sectaire, l’adoption d’une nouvelle Constitution et l’organisation d’élections dans un délais de 18 mois.
Wallid Mouallem, le ministre syrien des Affaires étrangères, lui, a affirmé qu’il ne serait pas possible de mettre en oeuvre cette résolution tant que les autorités syriennes n’auraient pas récupéré le contrôle de l’ensemble du territoire. Autrement dit, elles se fichent du cessez-le-feu.

Mais au delà de ce point précis, le calendrier de l’intervention russe a toujours été parsemé de divergences entre Moscou et Damas.

Les Russes ont débuté leur intervention en Syrie le 30 septembre. Ils ont prétendu le faire à la demande officielle de Bachar al-Assad; il s’agissait de consolider le pouvoir de Damas et d’appuyer l’armée loyale qui était affaiblie pour que le régime puisse se présenter à des négociations en position de force.
Il y a quelques mois, il semble que les Russes et les Américains se soient mis d’accord pour qu’il ne soit plus question de Bachar al-Assad dans un gouvernement de transition. Et le 18 décembre, la résolution 2254 a été votée par le Conseil de sécurité à New York.
Un mois et demi plus tard, il y a eu cette tentative d’amorcer des pourparlers syriens à Genève que les Russes ont torpillée en bombardant Alep. Si la situation à l’intérieur même d’Alep n’a quasiment pas changé, cette campagne a permis de chasser l’opposition armée du nord de la ville, au bénéfice des Kurdes qui ont pris le contrôle de cette zone. Cela leur a permis d’achever la constitution d’un territoire presque homogène au nord de la Syrie, ce qui confirme que les Russes ont bien la vision d’une fédération syrienne. C’est un autre différend de taille entre Moscou et le régime, qui, lui, veut bien parler d’Etat non central, mais s’oppose catégoriquement à l’idée d’une fédération.

Le 22 février, Russes et Américains se sont mis d’accord sur le principe d’un cessez-le-feu qui est entré en vigueur le 27. Ce qui prouve bien qu’il y a une sérieuse coordination entre eux dans le dos du régime. D’ailleurs, cela ne faisait pas une heure que le cessez-le-feu était entré en vigueur que le régime syrien annonçait la tenue d’élections législatives le 13 avril prochain, irritant les Russes au plus au point. Ceux-ci ont dit assez clairement: « Si les Syriens suivent nos conseils et le plan russe, nous pouvons leur assurer une issue honorable, sinon ils se retrouverons dans une situation difficile. » Cette histoire d’élections me rappelle que les dernières législatives ont eu lieu en 2012, quelques semaines avant que je ne quitte la Syrie. C’était la première fois de ma vie que je n’avais pas voté. Jusque-là je n’avais jamais osé boycotter les urnes.

Il y a une dizaine de jours, sur la base militaire d’Hmeimim, à côté de Lattaquié, un haut général russe a convié à des discussions le ministre de la Réconciliation syrien, Ali Haidar, et des responsable de l’opposition syrienne tolérée. Le régime a très mal vu cette rencontre. Le 11 mars dernier, lors d’une conférence de presse, Staffan de Mistura, le représentant des Nations Unis en charge des pourparlers pour la Syrie, a rappelé que les discussions de Genève avaient pour but de mettre en oeuvre la résolution 2254, et donc un gouvernement de transition, avec des élections présidentielle et législatives. Au même moment, Poutine rassurait Britanniques, Allemands et Français sur le fait qu’il tenait bien à un gouvernement de transition en Syrie.
Mais voilà que Walid Mouallem réplique que Bachar al-Assad est une « ligne rouge ». A Genève, en réponse aux propos de Staffan de Mistura, Bachar al-Jaafari, le chef de la délégation du régime, a dit qu’il refusait l’idée d’un gouvernement de transition.
Des informations ont par ailleurs filtré, laissant supposer que les Russes avaient été déçus par l’état de l’armée du régime. C’est comme si ils s’étaient dit: « n’allons pas plus loin avec eux, nous allons perdre ».

Quoiqu’il en soit, en se retirant maintenant de Syrie, les Russes, et Poutine en particulier, sont gagnants à 100%.

  • Poutine a redressé sa crédibilité en Europe, il a assuré son rang sur la scène internationale.
  • Il garde la main sur ce qui se passe en Syrie avec ses bases aériennes et militaires
  • Les Russes auront certainement réussi à convaincre les Américains que dorénavant, on ne peut se passer d’eux au Moyen-Orient
  • Sur le plan régional, certes, la Russie est à couteaux tirés avec les Turcs. Mais vis-à-vis des autres pays arabes, qui nourrissent des doutes au sujet de la fidélité de leur allié américain, Poutine a su faire la preuve de son efficacité. Il a légitimé sa présence en Méditerranée.
  • Ils partent avant de s’être embourbés. Il est vrai que cette guerre leur coûtait cher, 70 millions de dollars par mois, plus de 2,5 millions de dollars chaque jour, d’après certaines estimations.

Non seulement les Russes ont atteint leurs objectifs, mais tout se passe aussi comme si ils avaient lâché le régime. A mes yeux, cela fait longtemps que les chances d’aller vers une amélioration n’ont pas été aussi grandes. Et de fait, les gens ont un meilleur moral, je le constate quand j’appelle mes amis là-bas. Il n’y a plus de bombardements. Ils sont rassurés. Ils respirent. Ils commencent à cueillir les cerises de l’année. Et tout le monde ne parle que du divorce entre Poutine et Al-Assad. De nombreuses caricatures circulent à ce sujet. Comme celle qui montre Al-Assad essayant de joindre Poutine au téléphone qui ne décroche jamais et se fiche complètement des appels en absence. Ou celle-là: poutinebachar

 

Mais il ne faut pas s’y tromper, j’écris tout cela des Russes sans la moindre illusion à leur sujet.
Ils se sont comportés en barbares, à l’image du régime. Je n’oublierai jamais que dans ma région, ils ont tué plus de 2000 civils. A six reprises, ils ont bombardé Ariha, la ville proche de mon village, causant à chaque fois une cinquantaine de morts, dans leur vaste majorité des civils, des femmes, des enfants, des hommes, des vendeurs au marché. Autant dire que pour moi, Poutine est un fou furieux qui a su profiter du vide. Franchement, si les Russes s’arrêtent maintenant, c’est tant mieux pour les Syriens. L’arrêt de leur intervention n’est pas une victoire, c’est un gain pour les Syriens.

Les choses sont-elles réglées pour autant en Syrie? Non, rien n’est réglé du côté de Deich. Mais je suis convaincu qu’avec une volonté beaucoup plus sérieuse que celle qui a jusque-là été déployée, on peut balayer Deich.

Du côté des discussions de Genève, cette fois, le mouvement semble lancé, même si bien sûr, tout reste à faire. L’opposition a donné à De Mistura sa feuille de route: elle prévoit de maintenir ou de réintégrer tous les fonctionnaires en leur gardant leurs droits, y compris les militaires. Il y a deux ou trois jours, Mohamed Allouche, le chef de cette délégation, a dit qu’il n’y aurait pas de solution politique sans le départ ou la “mort” de Bachar al-Assad. Al-Jaafari, a répliqué qu’il n’était pas question de discuter avec un terroriste, et en tout cas pas sans excuses de sa part ou sans qu’il ait rasé sa barbe. Autant en rire…. De son côté, Staffan de Mistura s’est rendu à Berne, pour remercier les Suisses de tout leur soutien logistique dans ce processus.

Mardi 15 nous avons commémoré le 5ème anniversaire de la révolution syrienne sur la place de Plainpalais, à l’initiative de Wake Up Genève. Une exposition de photo prises par des Syriens amateurs a été inaugurée, elle durera un mois. Il y avait aussi un buffet syrien ouvert à tous, et c’est ma famille qui avait préparé tous les plats!

Cette semaine aussi, nous avons lancé une pétition en ligne. C’est une dame dont les enfants vont à la même école que les enfants de mes neveux qui en a pris l’initiative. Ce neveu, un fils de ma soeur, sa femme et ses enfants, seront renvoyés en Allemagne d’ici au 27 mai, parce qu’ils y ont laissé leurs empreintes alors qu’ils étaient en route pour la Suisse, sans se douter que cela équivalait à une demande d’asile. Nous sommes contents de la mobilisation, en quelques jours nous avons déjà récolté 2850 signatures. Mais pour l’instant nous ne voulons pas médiatiser la pétition, nous avons l’espoir qu’elle puisse finir par servir à quelque chose.

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