Journal d'un réfugié syrien

Le tracteur

Je n’ai plus honte. Plus honte d’être capable de boire un café au chaud, quand je sais que tant d’autres en Syrie sont dans le malheur et n’ont même pas de quoi manger. Oui, je me sens plus léger. Je ne ressens plus autant cette pression de me savoir sauvé, de savoir que j’ai aidé à en sauver d’autres et que, pourtant, ils sont si nombreux à rester pris au piège.

imageLa vie est en train de repartir au village. C’est la première fois en cinq ans qu’il y a un peu d’espoir.

 
D’ailleurs, j’ai beaucoup apprécié le café que je viens de partager avec une amie. Je lui ai raconté l’histoire qui me tient à coeur en ce moment et dans laquelle je puise mon optimisme.

Le 21 mars, en Syrie, c’est à la fois le premier jour du printemps et celui de la fête des mères. C’était lundi dernier. Deux jours avant, j’ai appris qu’une association allait être créée dans mon village pour soutenir les veuves et les orphelins. Depuis un bon moment, je donne tous les mois 50 000 livres syriennes à mon ami Khaled pour qu’il aide ceux qui en ont le plus besoin à l’école. Khaled est le directeur de l’école dans mon village. Cette fois, il m’a demandé de faire un don pour la nouvelle association. Elle est présidée par Mahmoud, un bon ami de mon frère, un homme de 57 ans. Il est secondé par un juriste, et Khaled, mon ami. Des personnes en qui j’ai totalement confiance. Quand Khaled m’a parlé de cette initiative, je lui ai dit: « Je suis partant pour vous soutenir au démarrage. Présentez-moi un projet plus précis et reparlons-en ».

En réalité, j’ai immédiatement eu quelque chose en tête: offrir à l’association un tracteur avec tous les outils. Je me suis dit qu’en faisant travailler 2 personnes, on arriverait à en tirer tous les mois un revenu de 200 000 lires pour l’association. Avec une telle rente, on peut faire vivre une vingtaine de familles, y compris les familles qui travaillent sur le tracteur. En outre, à cause de la guerre, nous n’avons plus d’eau courante aux robinets dans le village; on doit la transporter au moyen de citernes. Or un tracteur, c’est aussi un moyen de transport.

Lorsque j’ai fait part de mon idée à Khaled et à ses compagnons, ils n’en ont pas cru leurs oreilles. Je leur ai expliqué que j’avais vraiment envie de donner une impulsion à l’association. Ils se sont renseignés sur le prix d’un tracteur d’occasion. Avec tous les outils, ils ont estimé qu’on pouvait en trouver à 2,5 millions de livres, soit près de 6000 francs suisses.

C’est important pour moi de le leur offrir, c’est une façon de soutenir le moral de ceux qui sont restés en Syrie, alors que les six derniers mois ont été particulièrement difficiles. Ils ne savaient pas trop si il fallait rester ou tenter de prendre le chemin migratoire. Désormais, ils sont en train de redécouvrir la paix, en quelque sorte. J’ai parlé à plusieurs amis. Ils me racontent qu’ils retournent sur leurs champs de cerisiers pour la première fois depuis des années. Avant ça, ils n’y allaient plus par peur d’être enlevés. Et il y a un an, lorsque le village a été libéré par les rebelles, ils ont continué d’avoir peur d’y aller, mais d’une manière différente. Ils avaient peur des bombardements. Maintenant, non seulement ils retournent sur leurs terres, mais ils y vont en espérant cueillir leur récolte.IMG-20160325-WA0000

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’idée m’est venue de là. C’est le printemps, les gens commencent à cueillir leurs cerises, et il est temps de préparer la terre, notamment pour semer le blé.

La vie reprend et en parallèle une solution politique tente de germer à Genève.

Je suis d’autant plus sensible aux buts de cette association, le soutien des veuves et des orphelins, que ma mère s’est retrouvée veuve à 37 ans seulement, alors que nous, ses sept enfants, étions encore tous petits. Dans le village, ma mère a toujours été considérée comme « la veuve », ce qui n’a rien de péjoratif en Syrie. Cela veut juste dire qu’on lui accorde plus d’attention. Elle autant que nous, qui étions orphelins de père, avons toujours été très entourés par les habitants du village.

Il me restait à trouver le moyen de financer l’achat du tracteur. J’ai appelé Majid, l’un de mes très bons amis qui fait des affaires en Turquie: il importe des produits agricoles pour les réexporter. Je lui ai demandé si je pouvais appeler son frère Alaa en Syrie, pour lui demander de me prêter cette somme de 2,5 millions de livres. Il m’a répondu: « Pas de problème, c’est une très bonne initiative. Appelle mon frère ». Alaa a une société qui trie les grains. Lorsque je l’ai contacté, il m’a tout de suite répondu oui, et il m’a prêté cette somme, comme ça, sur la parole et la confiance.

Le lendemain, j’ai dit à mon ami Khaled, le directeur d’école, que je voulais parler à Mahmoud, le président de l’association. Mahmoud provient d’une famille d’intellectuels. Il est architecte. Il a perdu un fils en 2012. Il s’appelait Ali, il était ingénieur. Dès le début de la révolution, il s’était engagé dans le travail humanitaire. Il a été touché alors qu’il était en train d’essayer de sauver la vie de quelqu’un à la suite d’un bombardement. Dans cette famille, au moins six cousins sont morts.

Toujours est-il que j’ai dit à Mahmoud que j’étais ravi de son initiative et enchanté de pouvoir lui donner l’impulsion grâce à un projet. Je n’ai pas précisé que c’était moi qui le finançait. Je sais qu’ils ont reçu la somme, je pense qu’ils sont probablement déjà en train d’acheter le tracteur.

Le 21 mars, j’ai écris un poste en arabe sur Facebook. J’y ai souhaité sa fête à ma mère, et j’ai expliqué que ce projet de tracteur était mon cadeau pour elle. J’ai rappelé son parcours dans le village, le soutien que nous avions toujours reçu, elle en tant que veuve, et nous en tant qu’orphelins. Trois familles ont été particulièrement bienveillantes. Les Habo nous ont toujours donné beaucoup de tendresse. La famille de cheikh Ali, elle, nous guidait dans nos réflexions. C’est elle qui nous conseillait, nous aidait sur le plan intellectuel et administratif. Et la troisième famille, les Chatee, ont toujours eu pour nous une amitié sans faille. Ils nous ont été très fidèles. Je les ai remerciés de la part de ma mère. J’ai ajouté mes propres remerciements au professeur de l’école, à qui je dois tant, au boulanger, au paysan, au commerçant et au coiffeur… tous ceux qui me sont venus à l’esprit. Ce dernier, le coiffeur, est mort maintenant. Son fils et son petit fils ont été tué par un bombardement russe pendant ses funérailles. Je me souviens qu’il a aidé ma famille en acceptant de n’être payé qu’une fois par an, en nature le cas échéant.

Dans ma famille, tout le monde a été surpris par ce post. Hier, j’ai enfin vu ma mère. Elle ne m’a pas remercié mais j’ai bien lu dans ses yeux qu’elle était ravie de mon geste. D’autant que mon père faisait le même travail au village avec un tracteur. D’ailleurs, j’aimerais bien qu’ils en trouvent un de la marque et de la même couleur, un Soumiga orange. J’ai ressenti que ma mère était fière aussi. En 2007 déjà, grâce à mon frère qui a très brillamment réussi dans le journalisme, elle avait été honorée comme l’une des cent meilleures mères éducatrices en Syrie.

Et voilà qu’aujourd’hui, au village, on se remet à parler de ses luttes et de la manière dont elle a éduqué ses enfants. Mon post a suscité beaucoup de réactions de la part des villageois, chez les jeunes, les gens de mon âge et même mes aînés. Elles m’ont vraiment touché. Auparavant, le courant n’était pas toujours bien passé entre le village et moi. J’avais un comportement différent, un look différent. Je m’habillais avec des couleurs, ou alors je mettais des shorts pour aller courir, et les villageois trouvaient cela étrange. On ne me prenait pas au sérieux. Je me souviens, la première fois que je me suis élancé pour un footing, tout le monde a demandé ce qui m’était arrivé. Ils m’ont pris pour un fou.

Dans toutes les réactions qui me sont parvenues, j’ai vu une forme de reconnaissance, et pour tout dire, un encouragement à faire plus, pour moi, mais aussi pour les autres à avoir ce genre d’initiatives. Certains m’ont dit que mon projet était convaincant, que j’étais bon. Ils ont ajouté qu’il ne manquait plus que d’être croyant et pratiquant pour être parfait!

A l’avenir, dans la Syrie non centralisée qui se prépare, ce n’est que de cette manière-là que nous pourrons bien gérer notre région, en nous appuyant sur ce genre d’initiative et en encourageant chacun à se prendre en main.

Je suis content, sans doute parce que je me sens utile, enfin. Avant, j’aidais déjà des gens, mais c’étaient des dons pour survivre. Maintenant, je les aide et il y a des perspectives: c’est un investissement. Si je peux le faire, c’est bien parce que je me sens en paix, en Suisse. Merci à la Suisse et à tous les amis. J’ai maintenant un espoir de paix pour mon pays.

A ce sujet, je suis admiratif de la manière dont l’opposition assume sa charge dans les discussions de Genève. Avant, elle était composée d’individualité de valeur, mais maintenant, c’est collectivement qu’elle réussit à être convaincante. La feuille de route qu’elle a donné à Staffan de Mistura, l’émissaire de l’ONU, est très claire. Elle contient douze éléments dont je parlerai une autre fois. A l’opposé, celle du régime est très vague. Celui-ci n’a pas d’autre stratégie que de gagner du temps. Les pourparlers de Genève se sont interrompus parce que deux des membres de sa délégation sont candidats aux élections législatives qui doivent se tenir la deuxième semaine d’avril. Les discussions ne reprendront pas avant que cette échéance soit passée. D’ailleurs, je regrette beaucoup que Frederica Mogherini, la Haut représentante de l’Union Européenne pour les affaires étrangère, ait pris tout le monde de court lors de sa visite surprise à Genève la semaine passée, en rencontrant Bachar al-Jafaari, le chef de la délégation de Damas. Ce signe de rapprochement a été interprété comme une victoire par le régime, alors qu’il est la cause de tout ce qui s’est produit ces dernières années. Il n’y a pas plus terroriste que lui.

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