Journal d'un réfugié syrien

Docteur Bachar

J’ai du mal à définir les émotions que me suscite la reprise de Palmyre par l’armée du régime. On ne parle que de cela sur la scène internationale, et j’ai l’impression que toute le monde est en train de tomber dans un même piège.

J’ai toujours pensé que la priorité des priorités était d’arrêter la guerre, par tous les moyens. Y compris par la discussion avec Bachar al-Assad, si il n’y avait pas d’autre alternative. Mais de là à accepter qu’il continue de diriger la Syrie, il y a un immense fossé: au fond de moi, je ne lui pardonnerai jamais d’avoir mené le pays jusque-là.

J’espère que le jour viendra qui le verra condamné par la justice internationale. Au minimum, il devrait passer le reste de sa vie en prison. Et être condamné à des travaux forcés, si c’est possible. Telle est ma conviction personnelle, mais je ne suis qu’un individu. Je respecterai la solution qui permettra de ramener la paix en Syrie quelle qu’elle soit, pourvu que les Syriens de l’intérieur l’aient choisie.

Il m’apparaît monstrueux de constater que la coalition emmenée par les Etats-Unis bombarde à Raqua depuis des mois, sans résultat apparent, alors qu’il n’aura pas fallu plus d’un mois à l’armée, avec l’aide des Russes, pour reprendre Palmyre. Deich s’en est retiré sans aucun combat. Tout comme l’armée loyale s’était retirée de la ville lorsque Deich était arrivé en mai 2015. C’est exactement ce qu’elle avait fait dans la province d’Idlib, face à l’offensive de Jaïsch al Islam et du Front al Nosra. Elle s’était retirée du terrain sans jamais vraiment combattre.

Toujours est-il que ces derniers mois, plus les jours se sont écoulés, plus ils ont semblé donner raison à Poutine et al-Assad, leur permettant de gagner en crédibilité. L’impression que tout cela donne n’est pas juste. Comme si les valeurs que nous défendons tous, la liberté, la démocratie, finalement, ne valaient rien du tout.

Bachar a profité de la reprise de Palmyre pour faire sa promotion: il a multiplié les interview télévisées, il a accueilli une délégation de parlementaires français. En gros, son message est le suivant: « Nous sommes les seuls à pouvoir efficacement combattre Deich ». Sous-entendu, « Alliez-vous avec nous ». A chaque attentat, on parle de Deich, de guerre contre Deich, mais sans plus jamais se poser la question de comment on en est arrivé là.

Bien sûr, il est réjouissant que la ville de Palmyre soit débarrassé de Deich. Mais il ne faut pas se moquer du peuple. Des hommes et des femmes sont morts des crimes de Deich, certes. Mais combien ont aussi péri dans les bombardements? Combien ont fui la menace des combats, combien ont fui le retour du régime?

J’ai parlé de Palmyre avec mes amis dans la province d’Idlib. Franchement, la plupart se foutent complètement qu’elle soit repassée sous le contrôle du régime. Pour eux, Etat islamique et Etat syrien, c’est la même chose. Blanc bonnet et bonnet blanc, comme on dit en français. L’un de mes amis m’a même écrit ceci:

(سمعت يأن ( الدولة ) هزمت ( الدولة

(و بأن ( الدولة ) انسحبت من ( الدولة ) إلى ( الدولة

(دولة ) انتصرت على ( الدولة )

que je peux traduire ainsi: « J’ai entendu que (l’état) a vaincu (l’état) … et que (l’état) est retiré de (l’état) au profit de (l’état) … Parce que (l’état) a conquis (l’état). »

Pour moi, Bachar al-Assad est un criminel. Un stratège et un idiot. Il a fait en sorte que le monde soit plus pourri qu’auparavant. Il a détruit la Syrie pour rien alors qu’il aurait aussi bien pu conserver le pouvoir sans en passer par là. En apparence, il est le seul à se tirer à peu près bien de ces cinq années de conflit. Mais en calcul fin, il est perdant lui aussi: des membres de sa famille sont morts, une grosse partie de son pays est en ruine. Et à jamais, il aura la réputation de pire criminel qui ait vu le jour en Syrie. Bien sûr, il n’est pas seul, le régime dans son ensemble porte cette responsabilité. Seulement, les circonstances pouvaient lui permettre de se distinguer comme un acteur positif. En prêtant l’oreille au soulèvement de son peuple, il avait une chance de s’imposer comme un bon leader. Il n’en a rien été. Il a défendu les intérêts du régime.

Ce régime est d’une arrogance phénoménale. Et apparemment, le plus faible, Bachar, a fini par devenir le plus méchant. Ou bien était-il déjà le plus méchant. Cela me heurte de penser à la manière dont il a trahi notre histoire. Par coïncidence, il se trouve que j’ai exactement le même âge que lui. J’ai fait mes classes militaires au même endroit que lui, en 1989. Je le voyais, nous faisions du sport dans des salles voisines. Il était le fils du président, mais il était très poli, plutôt discret et respectueux. Il avait l’air de quelqu’un de bien.

Quand il est arrivé au pouvoir, en 2000, il avait 35 ans et tout pour devenir un bon leader, de mon point de vue, même s’il n’avait aucune expérience en politique. Il avait à ses pieds une population qui ne pouvait pas dire non. D’ailleurs, ce que les gens lui demandaient, c’était très peu. Mais pour finir, il ne leur a rien donné, pas même une miette. Je me souviens que durant les six premiers mois, il a essayé, de sa propre initiative de moderniser, d’impulser des changements. Mais le régime l’a aussitôt empêché d’imposer sa vision du pouvoir. Puis, en 2001, les intellectuels qui avaient signé la «Déclaration de Damas» et demandaient des réformes démocratiques ont été jetés en prison. J’ai vu Bachar al-Assad renforcer son autorité jour après jour.

Une année a suffit pour que je sois définitivement déçu. J’avais compris à quel point il méprisait les autres. Je me souviens que lors de l’une de ses premières participations à un sommet de la Ligue arabe, il avait réussi à se montrer arrogant envers les autres chefs d’Etat de la région, son discours avait des accents de leçon philosophique. D’ailleurs, au bout d’une année, j’ai cessé de regarder ses discours. Je les trouvais ridicules, je perdais mon temps à écouter ces dissertations sans le moindre sens. Heureusement, il en prononçait beaucoup moins souvent que son père Hafez al-Assad. Mais quand il était retransmis à la télévision, je me débrouillais pour me renseigner sur ce qu’il avait dit, afin de ne pas être pris en défaut.

Dans ma tête, j’avais déjà cessé de le voir comme le « Docteur » Bachar al-Assad. J’écris dans ma tête, car en public, pas question de le désigner autrement que comme Raïs Bachar al-Assad. Ou à la rigueur, comme le « Docteur » Bachar al-Assad, si tu étais un intellectuel. Mais c’était évidemment inconcevable de le désigner par ses seuls nom ou prénom, pas même en rêve. Je me souviens de ce feuilleton télévisé, où le professeur demandait à ses élèves ce qu’ils feraient lorsqu’ils seraient adultes. L’un d’entre eux avait osé se rêver en président, ce qui déclenchait tout une série de conséquences, sans que jamais, le mot « président » ne soit prononcé à l’écran.

D’ailleurs, c’est ainsi que tout à commencé à Deraa, au printemps 2011. Des enfants avaient peint sur un mur ce graffiti جاك الدور ، يا دكتور C’est un jeu de mot avec le mot « docteur » qui signifiait ceci: docteur, ton tour est arrivé.

Ces enfants ont immédiatement été arrêtés et torturés. Ce fut la première étincelle de la révolution. Dès les premières protestations à Deraa, j’ai eu en tête que la violence pourrait détruire le pays. Je pensais bien que c’était une option incontrôlable.

Le pire dans ce que Bachar al-Assad a accompli, c’est toute cette haine qu’il a instillée dans la société syrienne. Il a nourri le sectarisme, divisé les uns et les autres, parfois jusqu’au sein même des familles. Dans mon propre village, une dizaine de familles qui s’étaient mises au service du régime, sont parties lorsque l’armée s’est retirée.

Bachar al-Assad n’a pas de circonstances atténuantes, absolument aucune. Il n’a rien fait pour remettre en cause l’ordre des choses en Syrie. La couche du peuple, qui doit être gouverné comme le sont les esclaves, en pire. Et celle de ceux qui gouvernent, les intouchables. Il n’a jamais eu la moindre pitié pour les premiers. En juin 2011, trois mois après le début du soulèvement, des chars sont entrés dans mon village pour fouiller les maisons. Avec l’accent alaouite le plus agressif possible, celui dont ils usent pour faire peur, des soldats ont interpellé ma mère sur le seuil de la maison: « On vous a permis de faire des études, on vous a construit des écoles. Vous avez l’air, le soleil, des oliviers. Que voudriez-vous de plus?! »

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Le projet d’acheter un tracteur, dont j’ai parlé la dernière fois, est devenu la grande affaire dans mon village. Tout le monde s’en préoccupe, y compris les aînés.
Ce projet a suscité de très nombreuses réactions. Des amis suisses m’ont beaucoup touché en me félicitant. Je les en remercie. Sur Facebook aussi, sur Viber, des Syriens de l’étrangers m’ont laissé des messages. Beaucoup de personnes m’ont proposé de faire un don. Je leur en suis très reconnaissant, mais j’ai pris mes dispositions pour financer moi-même ce tracteur. Cependant il y aura d’autres projets, les besoins sont multiples et je sais que la bonne volonté et de la générosité des un et des autres trouvera à s’employer à l’avenir.

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