Journal d'un réfugié syrien

Où est le chemin?

Je commence à avoir le sentiment que je risque de ne pas réussir les études de Sciences politiques que j’ai reprises. Je me pose la question de savoir si c’est parce que le niveau est vraiment dur ou si cette sensation résulte d’une perte de confiance en moi, qui serait elle-même la conséquence de tout ce que j’ai vécu ces dernières années: les difficultés liées à l’asile, les problèmes familiaux, le fait que je ne sois pas parvenu à retrouver un travail à Genève. J’ai l’impression que la réponse à cette question est déterminante. Enfin, attendons de voir la suite, le résultat me donnera une réponse.

Je traverse à nouveau un moment difficile, un moment de doute. J’ai peur de redonner des inquiétudes aux gens autour de moi, alors que, vraiment, je me sentais mieux ces derniers temps. Ça me plaisait tellement d’avoir repris ces études. J’en conclu qu’il faudrait que je sois plus discret à l’avenir avec mes projets: je me mets la pression pour rien en les partageant avec mon entourage avant que je sois sûr d’être sur le bon chemin.

Ces interrogations me rappellent la course HASH, à laquelle je me rendais avec beaucoup de plaisir une fois par mois, le vendredi, dans les environs de Damas, sur les montagnes du Qalamoun, qui marquent la frontière avec le Liban. C’était il y a longtemps, dans les années 1990. Moi je venais tout spécialement d’Alep pour participer à cette course fréquentée par de nombreux diplomates.

Lorsque le départ était donné, nous partions tous à l’aveugle, dans tous les sens. En fait, nous cherchions un point tracé à la poudre bleue par les organisateurs. Le premier d’entre-nous qui le voyait criait: « On-On! », et nous nous regroupions tous derrière lui. A nouveau, nous repartions dans tous les sens, jusqu’à ce qu’un autre coureur trouve le deuxième point bleu, que nous nous rassemblions derrière lui avant de nous disperser de nouveau. Et ainsi de suite.

L’objectif était de faire un maximum d’effort physiques en cherchant la bonne direction sur une surface finalement assez réduite. On faisait à peu près un cycle fermé, et à la fin, nous prenions un verre tous ensemble. C’était vraiment très sympa, j’adorais cette ambiance, l’intelligence de l’exercice. Et puis ça me faisait penser à l’Occident. Dans cette course, je côtoyais le Consul de France, des diplomates américains, un ambassadeur scandinave.

Aujourd’hui, j’ai l’impression de revivre cette course. Je fais un pas avec l’idée d’aller dans la bonne direction, mais en réalité, je n’ai pas encore trouvé le chemin. J’ai lancé plein d’initiatives, mais aucune n’est pour l’instant allée jusqu’au bout.

Avec ces études, je pensais emprunter un chemin bien droit. Finalement, ce n’est pas aussi clair que cela. Car je réalise que faire Sciences politiques ne s’improvise pas. Il ne suffit pas d’avoir une bonne culture et l’expérience du terrain. C’est une science, qui est sous-tendue par tout un ensemble théorique. Maintenant que j’en prends conscience, cela me fait penser à l’opposition syrienne: je me dis qu’il lui faut absolument des conseillers, un encadrement technique, des gens à côté d’elle connaissant parfaitement les institutions internationales et en mesure de la guider dans le labyrinthe.

Lorsque j’occupais un Ministère à Damas, je n’avais aucun pouvoir décisionnel. Mais je voyais comment les uns et les autres faisaient de la politique. Maintenant, je prends conscience encore plus qu’auparavant de leur incompétence.

Quant à moi, j’ai pensé cette semaine que je n’étais peut-être plus bon qu’à endosser le rôle du mokhtar. Dans sa traduction littérale, le mokhtar est un maire. Mais en réalité, en Syrie, il n’exerce pas tout à fait comme les maires d’ici. C’est quelqu’un qui est censé résoudre le problème des gens. Il les écoute, il signe les papiers officiels. C’est le plus sage du village, et généralement tout le monde l’apprécie. Souvent c’est une personne âgée, et en réalité, on va chez lui autant pour voir passer le temps que pour trouver une solution à son problème.

C’est comme cela que je me suis senti cette semaine, un peu comme un vieux que ses amis vont trouver, pour passer le temps mais qui n’est pas vraiment productif.

Tout ça finira sûrement par aller mieux. J’ai déjà passé des moments plus difficiles.

Author :
Print

Leave a Reply