Journal d'un réfugié syrien

Pressions

La problématique que je m’apprête à aborder est tellement délicate que j’ose à peine le faire.

L’opposition syrienne, la vraie, n’a jamais cessé d’être sous pression. Pas étonnant que les discussions sur la Syrie, lors du round de la semaine passée, aient encore explosé en vol.

L’opposition, on lui a demandé de se constituer sous la forme d’un Haut comité des négociations (HCN), à Ryad en fin d’année dernière. Il fallait qu’il soit représentatif de tout le spectre syrien, les combattants, l’opposition de l’intérieur, de l’extérieur… Malgré cela, une fois que le HCN a été formé avec ses 34 membres, la Russie a imposé à De Mistura, le représentant spécial de l’ONU, l’idée que les négociations de Genève devaient se faire avec une opposition encore plus « représentative » du peuple syrien. En plus du HCN, on a ajouté d’autres groupes d’opposition, celui qui s’est formé au Caire, celui de Moscou, d’Astana, y compris celui qui s’est constitué il y a quelques semaines sur la base aérienne d’Hamim, en Syrie. D’après les informations qui circulent, ces gens-là tiennent leurs réunions dans une salle où est affiché le portait de Bachar al-Assad, ce qui est très significatif.

Pour dire les choses telles qu’elles sont, on a ajouté au HCN des opposants qui ne s’opposent pas au régime. C’est une mascarade. Où sont les intérêts du peuple syrien dans tout cela? En fait, personne ne veut que l’opposition, qui représente les 12 millions de Syriens déplacés, six millions en Syrie et six millions d’exilés à l’étranger, pèse le même poids que le régime. C’est comme si ces négociations de Genève devaient se faire entre trois pôles: le régime, l’opposition dite « modérée » (autrement dit qui ne s’oppose pas au régime) et le HCN. La Russie a d’ailleurs demandé à De Mistura que les pourparlers, si les délégations acceptent de se rencontrer un jour, se fassent autour d’une table rectangulaire: un côté pour De Mistura, un côté pour le régime, un pour l’opposition “modérée” et un autre pour le HCN. Côté syrien, c’est 2/3 contre 1/3 pour le HCN, il n’a pas la moindre chance d’obtenir quelque chose. Tout est fait pour dissoudre la vraie opposition. La semaine passée, il y avait au moins 100 Syriens à Genève pour discuter de l’avenir du pays. Seulement une quinzaine représentaient le HCN.

Une autre contrainte a été imposée à l’opposition syrienne: celle de compter un tiers de femmes en son sein. Evidemment, sur le papier, personne ne peut contester que ce soit une bonne idée. Pourtant, quand j’y réfléchis, ce quota me met mal à l’aise. Au point où nous en sommes, je crois que l’efficacité est plus importante que la représentativité. J’ai vu certaines de ces femmes lors d’une conférence organisée par le Club de la presse la semaine passée. Leurs témoignages étaient bouleversants, parfois presque impossible à entendre. Certaines sont très respectables, elles ont démontré beaucoup de courage. C’est le cas de Fadwa Mahmoud. Elle est l’épouse d’Abdelaziz al-Khier. Elle même a été emprisonnée, torturée par la faute de son propre frère, un juge qui a signé son mandat d’arrestation. Son fils a été arrêté le jour de son mariage. Son petit fils a lui aussi été enlevé. Le régime s’est montré d’autant plus dur avec cette famille qu’elle est alaouite et qu’elle a osé afficher son opposition.

D’autres femmes, comme elles, ont souffert de la prison. Elles ont toutes la légitimité. Mais est-ce un gage d’efficacité suffisante? Quelles sont leurs connaissances de la Constitution, des droits de l’homme, du droit humanitaire international?

Moi-même, en tant que simple citoyen, j’ai conscience de n’avoir peut-être pas la légitimité de dire ce que je viens d’écrire.

Quoiqu’il en soit, quand on négocie les intérêts du peuple syrien, il ne faut pas être naïf. N’oublions pas, que nous devons faire face à un renard, à des professionnels de la ردؔاح

, cet art de ne rien dire pour vociférer et gagner du temps. Sachant que ce régime, en plus, est appuyé par les Russes qui ne se préoccupent pas de démocratie.

A l’heure de formuler l’avenir de la Syrie, notre équipe de négociation doit être composée de seuls vrais experts, des gens à la hauteur, des George Sabra, Michel Kilo, Farouk Teifour, le représentant des Frères musulmans qui est inflexible, ou Riad Hijab, le coordinateur du HCN, qui connait bien le régime puisqu’il a été premier ministre autrefois.

Or, comment l’opposition pourrait-elle réussir le tour de force de ne rassembler que des profils experts quand elle se voit imposer autant de contraintes?

J’ajoute que pour conduire une médiation aussi lourde d’enjeux, il faudrait un médiateur sincère, quelqu’un qui prenne la mesure de sa mission. Pas quelqu’un qui joue avec les mots, comme le fait De Mistura, qui s’adresse à nous avec quelques mots d’arabe comme si l’essentiel était fait.

De Mistura se moque des Syriens, c’est assez clair, et par conséquent, comme il est le représentant de l’ONU, c’est toute la communauté internationale qui s’en fout. Elle veut une solution, quelle qu’elle soit, et quel que soit le prix que devront en payer les Syriens. Mais imaginez, pour nous, après tous ces massacres, ces années d’atrocités, ce que peut signifier une solution qui reproduit le régime d’une autre manière. C’est peut-être le seul moyen pour que ça marche, mais ce ne sera pas une bonne solution pour les Syriens.

Le dernier round de discussions de Genève, ce sont encore des journées entières de perdues. Sachant que pendant ce temps, des dizaines et des dizaines de Syriens sont morts sous les bombes du régime. Aujourd’hui, le quartier Salaheddine à Alep a été visé. 18 personnes sont mortes. Trois jours plus tôt, c’était le souk de Maaret al-Noomane. Riad Hijab a dit qu’il ne pouvait pas continuer les négociations dans ces conditions. De Mistura, le chef des pourparlers, lui, n’a pas eu un mot pour ces morts. Et Bachar al-Jafaari le représentant du régime, a rétorqué qu’il continuerait à négocier avec ceux qui « défendent » le peuple syrien.

L’obsession de De Mistura, ce sont les femmes, celles de l’opposition. « Où sont les femmes? », demande-t-il tout le temps. Mais qu’est-ce qu’on en a à faire? Franchement, décider qui peut ou ne peut pas faire partie de l’opposition, ce n’est pas son rôle. Pourquoi n’impose-t-il pas à la délégation une représentation à plus haut niveau? Il n’y a que des seconds couteaux, ce qui prouve bien qu’à Damas, ils ne prennent pas du tout au sérieux les discussions de Genève.

J’étais le premier à saluer le cessez-le-feu, en février dernier. Mais au fond de moi, je savais bien que le régime en profiterait pour engranger des victoires et laisser croire qu’il est le seul à pouvoir lutter contre le terrorisme. C’est exactement ce qui s’est passé à Palmyre. Et maintenant Alep. L’opposition, elle, a arrêté les combats.

Ma conclusion pour tout ça est la suivante:

يا الله ما إلنا غيرك يا الله

En français, cela signifie: « Nous n’avons que dieu pour nous aider ». C’est un slogan que les manifestants criaient quand ils attendaient un coup de main de la communauté internationale sans que rien ne se soit concrétisé. Moi-même, c’est phrase qui me vient à l’esprit quand je me sens dans une situation d’impuissance.

Dans le même ordre d’idée, je trouve très symbolique cette photo qui a circulé ces derniers jours sur les réseaux sociaux avec cette légende:

Il a apporté plus d’aide à Madaya (la ville assiégée depuis des mois et des mois par le régime) que la communauté internationale, Ban Ki-moon, le Secrétaire général des Nations Unies et Obama.

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