Journal d'un réfugié syrien

Fatigue

Est-ce que ça va? Non. Evidemment, ça ne va pas. J’ai l’impression de ramer contre le courant. Nous, les amis, l’opposition, nous sommes plus ou moins forcés de devoir renoncer à tout ce pourquoi nous nous sommes battus, ce en quoi nous avons cru, puisque le monde et ses grandes puissances sont en train de légitimer le régime. Sans que cela soit dit officiellement, c’est comme si, cette fois, la décision avait été prise de continuer avec le régime en Syrie.

Durant les discussion de Genève, le HCN (Haut comité des négociations), n’a reçu aucun soutien. Et aucune pression a été exercée sur Damas. Le régime a pu sentir la lâcheté de la communauté internationale. Elle lui a donné des ailes. Dans cette caricature, l’homme en vert, c’est le peuple syrien, et ce qui est écrit sur le billot, ce sont les négociations.

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Le résultat de tout cela, c’est ce qui se passe à Alep depuis dix jours; des morts par centaines. La Syrie est repartie dans la guerre. Alep est bombardée, Alep est en feu. Hier, Al Jazeera parlait encore de 80 morts, d’un hôpital visé, où des enfants, des femmes et même des médecins ont été tués. Cette fois, il n’y a aucune possibilité d’amalgame: le gouvernement ne peut pas dire qu’il vise ces endroits parce qu’ils sont plein de terroristes. Les quartiers qui ont été bombardés ces derniers jours sont les plus pauvres d’Alep, la plupart des morts sont des civils. Dont des enfants.

Malgré tout, les gens continuent de résister. Sur les vidéos, on les voit en train d’extraire les victimes des décombres et on les entend dire : « On ne va pas céder ». J’ai vu une photo ce matin, elle m’a beaucoup fait réfléchir. C’était celle d’un enfant vivant, sorti de dessous les décombres après y avoir passé un jour. Une autre photo montre une petite fille sans vie, elle est portée par son papa. Cette photo n’est pas sanglante, elle n’est pas violente. Elle est pleine de sens: qui se soucie des morts syriens? Sur Facebook, elle a été postée avec cette question: comment faire en sorte que cette photo soit un point de départ pour remuer les consciences de la communauté internationale? Voilà une autre photo qui montre les conséquences humaines des bombardements.

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Tout cela me donne le sentiment que les Syriens doivent faire un choix, les Syriens de l’extérieur et de l’intérieur. Soit nous continuons d’être ce que nous sommes, c’est à dire des opposants à la dictature, au régime totalitaire.

Soit on renonce à nos valeurs, pour cesser d’entretenir un quelconque espoir, afin que les gens de l’intérieur comprennent qu’ils n’ont pas d’autre alternative que d’obéir au régime. Nous devons les trahir, en quelque sorte. Tant que l’opposition les défend, les Syriens de l’intérieur continuent de résister. Résister. Est-ce raisonnable? Je ne sais pas.

Est-ce qu’il faut leur faire un signe de trahison pour qu’ils arrêtent de résister? Pour qu’ils lèvent les drapeau blanc? Pour qu’ils capitulent, enfin?

Telle a toujours été la stratégie du régime. Pousser les gens à bout pour qu’ils capitulent. A Madaya en les affamant. A Alep en les bombardant.

Il y a une mauvaise compréhension du Moyen-Orient. Elle me met en colère. Apparemment, on n’a pas envie d’y faire la paix. Mais jusqu’à quand le monde pourra-t-il se boucher les yeux et les oreilles?

Les Français ont-il eu besoin d’une résolution onusienne pour aller bombarder Deich? Pourquoi aurait-ce dû être plus compliqué de s’en prendre au régime? Si la communauté internationale avait pris ses responsabilités, il y a deux trois ans, elle se serait épargné l’apparition de Deich et son développement.

Ce deux poids deux mesures systématique me pèse. On ne peut pas ignorer qu’il s’agissait au début d’un mouvement en faveur de la démocratie. Le but n’était pas de renverser le régime. Pourquoi les Syriens n’ont-ils pas été accompagnés dans leur tentative de faire changer les choses? Leur abandon est l’une des causes du si mauvais bilan du printemps arabe.

Aujourd’hui, quand je discute avec les gens d’ici, je n’ai plus l’énergie de défendre notre position. Je suis fatigué. Année après année, tout ne fait que se répéter. Les espoirs sont déçus, ils sont noyés dans le sang. C’est comme si la flamme de l’espoir, que nous nous épuisons à alimenter, ne servait en réalité qu’à entretenir le feu du conflit. Voilà ce que veut dire ce dessin: il est impossible de convaincre le peuple syrien que l’ONU n’est pas complice de cette tuerie impitoyable.

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Il me reste une toute petite nouvelle positive à partager. C’est au sujet de Hanan, dont j’ai parlé il y a quelques semaines. C’est l’institutrice dans mon village et elle avait enlevée à un check point du régime, alors qu’elle était partie chercher son salaire à Hama. Jeudi, elle a été libérée avec quatre femmes du village d’à côté. Je n’ai pas eu beaucoup plus de détails.

Je dis une toute petite bonne nouvelle, parce que derrière cette libération, j’entrevois le jeu du régime. Il fait un cadeau dans la province d’Idlib, et pendant ce temps il massacre à Alep. Ce faisant, il entretient l’idée que l’on peut discuter avec lui. La carotte et le bâton. Cela fait cinquante ans que la Syrie est gouvernée ainsi.

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