Journal d'un réfugié syrien

Passage en revue

Cette semaine et la précédente, j’ai eu des discussions avec plusieurs personnes, des Européens et des Syriens, qui m’ont fait prendre conscience que nous, les Syriens, nous avons du travail à faire dans la manière dont nous nous présentons. Etant donné les préjugés qui circulent sur nous, nous sommes facilement l’objet d’amalgames.

J’en parlais récemment avec un ami syrien; cela fait vingt-cinq ans qu’il vit en Suisse. Il a quitté la Syrie à la suite des événements de Hama, en 1982. Aujourd’hui, il est déçu sur tous les niveaux. « Nous ne sommes pas bien partis », a-t-il constaté. En discutant, nous avons réalisé que les Syriens ne bénéficiaient plus d’aucun vrai soutien. Même Riad Hijab, le coordinateur du HCN, l’a constaté. Récemment, on lui a demandé si les Américains étaient toujours des amis, alors qu’ils interdisent aux pays arabe de soutenir l’opposition en lui livrant des armes. Pendant la trêve, le régime s’est repositionné tandis que l’opposition était privée des armes que la Turquie ou le Qatar aurait voulu lui livrer. Elle est complètement abandonnée, et nous, nous devons nous mettre à réfléchir de manière rationnelle.

Si nous ne voulons pas tout perdre, décidément, nous devons transmettre à nos enfants, l’idée que l’avenir passe par une reproduction du régime, et qu’il doivent renoncer à leurs slogans. « Nous devons nous préparer à un compromis avec le régime. Nous devons encourager nos enfants à créer un espace de dialogue avec les jeunes qui sont, eux, contre l’opposition », ai-je dit à mon ami. « Je ne supporterais pas que nos enfants saluent les gens qui ont tué nos familles, et ma sœur avec ses cinq enfants », a-t-il répondu. Malgré l’impasse dans laquelle nous sommes, il reste rancunier, ce qui me laisse penser que la blessure est trop profonde, et qu’il sera très difficile de passer à l’étape suivante, celle de l’ouverture.

J’ai poursuivi cette réflexion après avoir lu une lettre écrite de l’intérieur de la Syrie, à Damas, par le Frère Jacques Picard. Elle m’est parvenue par le bais d’un ami, suite à la diffusion d’un film sur l’avenir des chrétiens d’orient au cinema du Grütli.

Ce qu’écrit ce Frère chrétien est important: il faut faire la paix en Syrie. Mais comment la construire? Chacun de nous, dit-il, doit faire un pas vers la tolérance et le pardon. Ceci est valable au niveau du peuple, bien sûr. Nous n’en sommes pas à discuter de la manière dont le régime devra être jugé.

Le fait d’avoir lu cette lettre dont je partage la vision, le fait qu’elle ait été écrite par un chrétien, me donne le courage de penser ceci: nous devons nous tendre la main les uns aux autres.

Nous, Syriens, musulmans et non-musulmans, nous devons faire un effort particulier pour faire face à la malfaisance des jihadistes. Nous devons apprendre à réclamer, ensemble, nos droits basiques. Ce travail, il n’y a que nous qui pouvons l’accomplir. Nos adversaires sont partout, le régime, tout ceux qui sont contre la démocratie et veulent présenter le printemps arabe seulement comme le chaos, l’époque la plus négative de toute l’histoire. J’ai entendu Moncef Marzouki, l’ancien président de la Tunisie, récemment sur Al Jazeera. Je suis d’accord avec lui: quoiqu’on dise du printemps arabe, c’est un processus. Il continue, malgré ceux qui font tout pour le faire échouer et falsifier son image.

Mais nous devons penser autrement, parler d’humanitaire mais ne plus parler politique. C’est le seul moyen pour faire passer nos idées, obtenir que la communauté internationale prennent la dimension de la gravité de la situation humaine.

J’ai un autre ami syrien, Salah, qui, lui, vit depuis cinquante ans en Suisse. Il est sunnite d’origine, mais il se trouve qu’en Suisse, la majorité de ses amis syriens sont chrétiens. Salah est entièrement laïc, comme moi. Et pourtant, ses amis n’ont jamais cessé de le classer dans la catégorie des sunnites, ce qui veut dire, depuis le début des troubles en Syrie, qu’ils voient en lui un potentiel extrémiste. Ces dernières années, il a réalisé, qu’en fait, ces amis ne lui faisaient plus confiance. Toujours est-il que Salah m’a confié ceci: « Nous avons du travail à faire. Chacun doit commencer par soi, par sa famille, puis son entourage…. ».

Parlons par exemple du voile que portent les femmes musulmanes. Pourquoi ajouter des difficultés à celles que nous rencontrons déjà en matière d’intégration? Je parle de celles qui le portent par habitude bien plus que par conviction religieuse. Elles sont majoritaires. Or les Syriens d’ici, ceux qui soutiennent le régime, relèvent systématiquement ce point. En Syrie, ils sont encore plus intolérants: les minorités qui ont toujours profité du régime ne veulent pas voir les sunnites au pouvoir.

Qu’il est long le chemin que nous devons parcourir, nous les Syriens réfugiés, pour bénéficier de la liberté d’expression! Il nous faut d’abord commencer par prouver que nous ne sommes pas des islamistes intégristes, prouver ensuite que nous sommes compatibles avec la démocratie et ainsi de suite. Il nous faut enlever les préjugés les uns après les autres.

En Europe, les chrétiens venus de Syrie, tout comme les extrémistes politiques, rejettent l’islam sous prétexte qu’il n’est pas compatible du tout avec la démocratie. J’aimerais bien faire comme si l’opinion de ces gens-là ne comptait pas, mais c’est impossible. Ils exercent une influence considérable.

C’est désolant qu’en Europe les préjugés aient autant d’importance. La société européenne n’est pourtant pas une société ignorante. Elle est instruite, elle lit beaucoup. Ce n’est pas comme en Syrie, où personne ne lit. Là-bas, je peux au moins comprendre que les gens aient des préjugés par ignorance. En Europe, je n’arrive pas à trouver d’explication. Je n’ai que des déceptions: même à l’université, où je rencontre des gens d’un certains niveau académique, ils sont souvent pris dans leurs préjugés, ils ne parviennent pas à les surmonter. En dépit de l’importante popularité dont nous jouissions au début de la révolution, tout le monde pense maintenant que la solution est Bachar al-Assad. A chaque fois, on me dit la même chose: « Que voulez vous? Une opposition appuyée par les Qataris, les Turcs et les Saoudiens? » On est arrivé au point où les gens voient tous nos combattants comme des jihadistes.

Face à cette réalité, nous, la communauté orientale, nous avons un gros travail pour nous défaire des apparences qui corroborent les préjugés.

J’ai cru que nous étions tous complètement libres. Mais non, la liberté n’est pas absolue. Parce que je m’appelle Mohammad et que suis d’origine musulmane, je ne peux pas tout dire. Les nôtres ne peuvent pas tout montrer.

Nous sommes dans une situation tellement précaire que nous sommes constamment sous pression. Il m’arrive même de me demander si je ne devrais pas couper mes relations avec mes amis de confession musulmane. Evidemment, cette question me met mal à l’aise. Mais la situation est telle que je me la pose parfois. J’ai beau savoir que ces gens sont 100% pacifiques, je me demande si je ne dois pas rompre simplement pour que les autres ne me mettent pas dans le même panier qu’eux. Sans ça, comment être convaincant et rendre service à ma cause? Un ami m’a dit qu’il n’osait plus entretenir des relations avec des gens dont la femme ou les filles portaient le hijab.

La communauté internationale demande aux opposants syriens de s’unir, mais en même temps tout est fait pour nous désunir. J’ai pris conscience de ça: pour mieux nous présenter, nous sommes contraints de renoncer aux autres. C’est une division. Moi qui parlait de mains tendues pour faire la paix, je me retrouve encore une fois devant une contradiction que je n’arrive pas à surmonter.

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