Journal d'un réfugié syrien

Plus de farine

Aujourd’hui, il y a cent ans exactement que la Grande-Bretagne et la France se sont partagé l’ancien Empire Ottoman. L’accord Sykes-Picot a dessiné des frontières sur une carte sans tenir compte des spécificités de la région. Aujourd’hui, les frontières s’y redessinent avec le sang. Deich a effacé celle qui partageait la Syrie et l’Irak. Et les même pays, la France et la Grande-Bretagne, sont maintenant incapables de jouer le moindre rôle pour mettre fin à la guerre.

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J’ai été en contact avec des amis du village récemment. Ils ne comprennent pas ce qui est en train de se préparer. Les liaisons qui amènent le mazout et l’essence ont été coupées dans la province d’Idlib. Le Conseil régional a par ailleurs dit que l’approvisionnement en farine n’avait pas eu lieu ce mois-ci. Il n’y en a pas plus à Ariha, la ville qui alimente mon village et tous ceux qui sont voisins. Tout ça est très bizarre et personne ne comprend vraiment ce qui se passe. Ils se demandent si c’est un moyen de faire pression sur l’opposition qui s’est retirée des négociations de Genève.

En Syrie, la farine est la première des denrées de base. Elle est indispensable. On pourrait presque dire que nous mangeons du pain avec du pain. Le pain est déjà deux fois plus cher. La livre syrienne, elle, a perdu 20% de sa valeur contre le dollar, depuis deux mois seulement. Mon ami Alaa, qui est à la tête d’une entreprise, m’a expliqué que pour tenir compte de la dépréciation continue de la livre syrienne, depuis un mois, il a fixé les salaires de ses employés en dollars, même si il continue de les payer en livres. Certains prix sont eux aussi fixés en dollars, même si les gens continuent de payer en livre,

Les boulangeries en Syrie sont industrielles pour la plupart, comme celle de Pallanterie, qu’on aperçoit sur la route d’Anières. Dans mon village, les gens étaient d’ailleurs sur le point de construire une boulangerie automatisée. L’association de soutien aux veuves et aux orphelins qui a été créée il y a deux mois dans mon village, a reçu des fonds pour mener à bien ce projet: 45 000 dollars, donnés par des Syriens exilés à l’étranger. Cette boulangerie permettrait aux villageois de ne plus avoir à se rendre à Ariha pour chercher du pain, et de s’approvisionner pour beaucoup moins cher. Ils veulent acheter du blé et fabriquer eux-même la farine.

Pourtant, je ne suis pas favorable à cette idée, et je le leur ai dit. Moi je pense que serait un meilleur projet, et un projet plus économique, de construire dix petits fours, pour dix familles capables chacune de nourrir dix familles. En outre, je leur ai conseillé de ne pas mettre tout de suite en route le projet de boulangerie industrielle. Au fond de moi, j’ai peur qu’à un moment ou un autre, la province d’Idlib se fasse massacrer par le régime. Mais mes amis me disent que la vie doit continuer.

Au début, ils avaient choisi d’installer la boulangerie dans le bâtiment de la station, où s’arrêtent tous les bus qui empruntent la route allant de Lattaquié à Alep. Cette station appartient à mon oncle, j’y ai travaillé il y a longtemps. Finalement, ils ont décidé que ce serait mieux de l’installer au milieu des champs, dans un ancien bâtiment qui servait à l’élevage de poulets. Ils l’éloignent du village pour qu’elle ne serve pas de cible.

Les bombardements récents les ont fait réfléchir: il y a eu plusieurs raids aériens sur la province ces dernier jours. Un marché d’Idlib même a été visé, et un camps de réfugié à Sarmada près de la frontière turque, où 28 personnes ont été tuées. Les médias syriens n’en ont pas parlé. Pas un mot. La seule chose qu’ils ont montrée, c’est soit disant le retour à la vie normale à Alep grâce à la trêve. Autrement dit, ils veulent faire passer l’idée que les Syriens sous leur autorité veulent la paix, ils ne parlent pas du tout ce ce qui se passe à côté.

C’est toujours la même stratégie qui est à l’oeuvre. Pendant qu’on impose au régime de respecter une trêve à Alep, il en profite pour faire des raids sur Idlib. Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir signifier une trêve partielle?

Dans mon village, certains sont très conscients de ce qui se passe. Mais j’ai l’impression que la masse des villageois ne vivent plus qu’au jour le jour. Ils ont perdu leur capacité à se projeter, et leur souci prioritaire est « comment vais-je faire aujourd’hui pour me procurer les 200 livres qui me permettront d’acheter un kilogramme de pain? ». Leur première préoccupation, c’est leur survie.

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Mon neveu Khaled est réfugié en Suisse, avec ses parents. Hier, son cousin Abdelwahab est mort dans son village, proche du nôtre. Il est mort de l’appendicite, faute d’avoir pu se rendre à l’hôpital à Idlib, à 30 km de chez lui. Il avait près de 35 ans, il était père de quatre enfants.

L’un de ses frères avait été tué pendant les manifestations. Un autre, un journaliste, est détenu depuis le début du soulèvement. Il y a un autre frère qui était général. Il a fait quatre ans de prison parce qu’il avait lu un livre du théologien Ibn Taymiyya, qui parle des alaouites, et est interdit en Syrie. Ca c’est passé avant la révolution. Il a été libéré en 2012.

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