Journal d'un réfugié syrien

Dans un violon

 

Il y a une semaine, José Manuel Barroso, l’ancien président de la Commission européenne, a donné une série de conférences à l’Université de Genève sur les crises de l’Union. L’un des thèmes abordé a bien sûr été la crise migratoire. A la fin de cette conférence, je me suis fais prendre en photo avec lui à mes côtés. J’ai posté le cliché sur Facebook pour voir s’il susciterait des réactions chez mes amis en Syrie. Je l’avais accompagné d’une légende qui voulait dire: « Essayons encore de porter notre projet ».

Comme je m’y attendais, les réactions n’ont pas manqué. Les gens en Syrie savent très bien qui est Barroso. Au début de la révolution syrienne, ils ont pris l’habitude de voir son visage dans les sommets diplomatiques, comme ils s’étaient habitués à voir celui d’Obama.

Certains ont écrit ceci: « Quand tu parles devant quelqu’un, encore faut-il qu’il ait des oreilles pour écouter et des yeux pour voir. » Cette expression que nous utilisons en arabe, serait, en français, l’équivalent de « pisser dans un violon ». En gros, ils trouvaient ça bien que j’ai rencontré Barroso, mais ils ont complètement perdu confiance dans la communauté internationale. Il n’ont aucun espoir dans une sortie qui viendrait d’elle.

Ce n’est pas une découverte. La seule solution en laquelle ils croient encore est celle qui finira par s’imposer sur le terrain. Une solution militaire, donc. Cela m’inquiète. Car les extrémistes sont ceux qui sont capables de résister le plus. Pour participer à ce genre de combats, il faut avoir une foi, être prêt à mourir en martyr. Ce combat est perdu pour l’opposition modérée. A moins qu’elle ne finisse par disposer d’armes stratégiques, ce qui paraît si peu probable.

De fait, il y a toujours plus en plus de pression sur l’opposition pour qu’elle s’éloigne des jihadistes. Les Russes ont dit qu’ils continueraient de bombarder Deich et le Front al Nosra, sous entendu, ils continueront de bombarder la province d’Idlib. En ce moment, c’est Deir Sonbol, au sud de la ville d’Idlib, qui est bombardé par le régime.

Dans ce contexte, je suis impressionné que les gens continuent de mener leur vie, et qu’ils aient encore des projets d’investissement. Comme ceux de mon village qui veulent s’équiper de ce four à pain dont j’ai parlé la dernière fois. Je leur ai dit que cela me semblait très risqué de se lancer dans un tel projet. Mais ils m’ont dit qu’ils ne renonceraient pas; ils veulent aller de l’avant. Tout au plus ont-ils décidé d’installer leur futur four dans les champs, à un endroit où il ne sera pas une cible aussi évidente pour les bombardements.

Un ami breton m’a contacté après avoir lu l’histoire de ce four la semaine passée. Il travaille sur des questions environnementales, liées au recyclage. Il m’a dit qu’il avait appris qu’il existait des fours à recycler et m’a demandé si les gens de mon villages pouvaient être intéressés. Il va se renseigner pour savoir si ces fours sont fonctionnels et de mon côté, je vais voir combien coûterait le transport.

En parlant du village, aujourd’hui, nous avons appris la mort de Youssef, un ami de mon frère. Il était directeur général des services industriels à Alep. Il avait fait défection dès 2011 et s’était réfugié en Turquie. Il y a trois jours, il était rentré à l’hôpital pour une opération cardiaque. Il n’a pas survécu.

Cet homme avait fait ses études secondaires au village, avant de partir en Russie pour acquérir une formation d’ingénieur mécanique. Ils sont une dizaine à avoir été à l’école au village avant d’obtenir ensuite des postes importants, comme Mahmoud, architecte, qui était chef de projet à Idlib. Ou un autre Mahmoud, ingénieur civil, qui s’occupait, lui, du service des logements.

Le frère de Youssef était aussi fonctionnaire à Alep. Contrairement à son aîné, il n’avait pas voulu quitter Alep tout de suite. Mais à un moment, il n’en pouvait plus. Il a décidé de retourner au village, où il imaginait trouver plus de tranquillité. Mais sur la route, il a été arrêté à un barrage. C’était en 2012. Il a disparu pendant un an, puis il a été libéré. Avec une jambe cassé. Il est resté, dans le quartier de la nouvelle Alep, la partie sous contrôle du régime. Il n’a pas voulu quitter sa maison, alors il a fini par être arrêté une deuxième fois, sûrement parce que son frère haut placé avait quitté le pays.

Tous ces malheurs ensemble, ça pèse lourd. Depuis les premières manifestations il y a plus de cinq ans, absolument aucune famille syrienne n’a été épargnée. Quelle que soit la personne qui me vienne à l’esprit, et je pense aussitôt aux proches qu’elle a perdus. Comme Mahmoud, qui a vu mourrir son fils et deux neveux.

Mes amis les plus proches, ceux de mon âge, je les ai presque tous perdus. Mon premier cercle a été décimé, entre 2012 et 2013. Depuis, je n’ai plus à déplorer la mort de proches. Ceux qui n’ont pas été tués ne sont plus menacés. Ils se sont exilés.

Il y a deux ou trois ans, j’ai réussi à mettre toute ma famille à l’abri. Ma femme et mes fils d’abord, puis mes frères et soeurs et leurs enfants sont arrivés en Suisse. J’ai bien fait, je le sais. Mais pourtant, je me suis vraiment posé cette question: « Pourquoi ai-je eu cette chance que tant d’autres Syriens n’ont pas eue? » Celle de maîtriser le français, d’avoir été en Europe à un moment donné, et d’avoir pu y faire venir ma famille.

Oui, nous sommes super chanceux. Et pourtant… J’avais lu il y a quelques années que ce n’est pas tout d’être sains et saufs. Que pour reprendre sa vie en main, un réfugié a ensuite besoin qu’on s’occupe beaucoup de lui. A l’époque, je ne comprenais pas ce que cela voulait dire.

Maintenant, je sais. Une fois qu’on est installé, il y a comme une fatigue post-crise, un état post-réfugié qui se met en place.

Je me rends compte à quel point j’en suis affecté. Je ne suis plus du tout moi-même. Il est impossible de se reconstruire tant que son pays continue d’être détruit. Faudrait-il que je coupe avec ceux qui sont encore en Syrie pour parvenir à me sauver moi-même? J’en suis incapable, ma conscience me l’interdit. Je me sens prisonnier de cet engagement, mais je ne peux pas arrêter d’être en contact avec eux. Ce lien avec le monde extérieur leur est vital.

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Le fils de ma soeur, mon neveu Awni, sa femme et leurs trois enfants de 3, 5 et 7 ans, doivent quitter la Suisse pour être renvoyés vers l’Allemagne. Nous avons remué ciel et terre pour qu’ils puissent rester. Il y a eu une mobilisation incroyable; une pétition a circulé, elle a obtenu presque 5000 signatures. Des familles suisses ont apporté leur soutien. En vain. Demain, ils seront partis.

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