Journal d'un réfugié syrien

Il existe une ville en Syrie, qui a été un modèle en matière de cohabitation de Syriens de toutes origines. Elle se situe au nord de la Syrie, elle s’appelle Al-Thawra, ce qui signifie la révolution.

Je préfère parler de mixage de Syriens de provenances différentes plutôt que de communautés, car la Syrie est divisée par régions plutôt que par communautés. Par exemple, un sunnite de Homs a plus de choses en commun avec un chrétien de Homs qu’avec un sunnite d’Alep. Avant la guerre, en tous cas, les choses me paraissaient comme ça. Quand on voit maintenant la manière dont la Syrie est divisée aujourd’hui, avec notamment la partie que l’on appelle «Syrie utile » (Homs, Hama, Damas, Lattaquié, Tartous), on se dit que le régime a réussi à convaincre les habitants de ces régions. Ces provinces avaient pourtant été parmi les premières à se soulever. Mais dès le début, le régime leur a imposé ce choix: moi ou le chaos.

Une des raisons pour lesquelles une certaine culture du vivre ensemble existait dans cette région que l’on appelle aujourd’hui Syrie utile, est que toutes les activités économiques y étaient présentes: l’industrie, l’agriculture et le commerce. Dans les autres régions du pays, il n’y a la plupart du temps qu’une seule activité économique, l’agriculture. Les gens n’y ont pas l’expérience du vivre ensemble. D’où l’importance qu’avait à mes yeux Al-Thawra.

Autrefois, cette ville s’appelait Al-Thabka. Elle était majoritairement peuplée de bédouins et se trouvait en plein désert, dans une région qui n’est a priori ni attractive ni agréable à vivre.

Al-Thabka a été rebaptisée Al-Thawra dans les années 1970, lorsque les autorités ont décidé de construire là un gigantesque barrage avec la coopération des Russes. C’était le projet le plus important de l’époque, et il n’y en a pas eu de comparables depuis. La construction de ce barrage a fait naître un lac de près de 80 km de longueur sur 10 km, bien évidemment baptisé lac Assad.

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Ce chantier a donné lieu à la création de milliers d’emplois. Beaucoup de Syriens ont décidé d’y tenter leur chance et ont quitté leurs régions pour s’installer à Al-Thawra. Ils étaient jeunes. Ils ont eu leurs enfants là-bas, ils ont bâti leur vie sur place. Toute une ville est née pour les besoins de construction de ce barrage.

Involontairement, une culture du vivre ensemble a vu le jour. Les Syriens ont appris à faire connaissance. Avant, il n’y avait aucun contact entre la Syrie de l’intérieur, des côtes et du sud.

Je me suis toujours demandé pourquoi le régime, qui se prétendait pourtant laïc, n’avait pas cherché à reproduire cet exemple. J’avais vraiment l’intuition que le mixage qui existait à Al-Thawra était un modèle qui devait être reproduit. Lorsque j’avais vécu à Alep, j’avais été frappé par le conservatisme qui y régnait. C’était pourtant une ville, et moi, venant d’un village, je ne m’attendais pas du tout à une telle fermeture.

Ce sujet me préoccupait beaucoup. Je l’avais abordé avec le ministre du Commerce lors de notre déplacement à Paris en 2009. Il faisait les même constatations que moi: le régime n’avait pas intérêt à ce que les sociétés syriennes s’ouvrent les unes aux autres.

Il avait besoin de maintenir la méconnaissance des Syriens entre eux pour se donner une chance de pourvoir la manipuler en cas de conflit. Dans les années 1980, c’est ainsi, en s’appuyant sur cette méconnaissance, qu’il a pu facilement convaincre l’ensemble des Syriens que les frères musulmans étaient des terroristes. Il a toujours eu besoin de cultiver ce potentiel de division pour mieux gérer le pays, partant du fait qu’une minorité gouverne une majorité.

Cette analyse, je suis parvenue à la faire quand j’ai lu l’histoire du régime. A l’origine, le parti Baas a été fondé par un chrétien, un sunnite et un alaouite, Hafez al-Assad. A la suite de l’Indépendance, des intellectuels s’étaient réunis avec l’idée de créer une république moderne, laïque. Le premier premier ministre fut un chrétien. Puis il y a eu plusieurs coups de d’Etat. En 1963, avec Salah Jedid, une soixanaine des généraux sunnites ont été démissionnés. Ils étaient accusés d’être nassériens, pro-égyptiens et donc pro-islamistes.

En 1970, Hafez al-Assad a fait un nouveau coup d’Etat. Il a éliminé l’un après l’autre tous ceux qui avaient pris part au coup d’Etat à ses côtés. Les alaouites ont ensuite été systématiquement encouragés à rejoindre l’armée. Ils y sont très surreprésentés. Moi-même j’en ai fait l’expérience lorsque je suis passé par l’académie militaire Al-Asssad à Alep. Nous étions une dizaine de sunnites sur 300 militaires.

Le barrage d’Al-Thawra été l’un des projets phares de la « révolution » de Hafez Al-Assad.

Mon frère aîné était technicien en génie mécanique. Il s’est installé à Al-Thawra après la construction du barrage, pour s’occuper de maintenance. Je lui rendais parfois visite. Dans le bâtiment où il vivait, il y avait des familles chrétiennes et alaouites. Ils étaient les uns et les autres les meilleurs voisins du monde.

C’est la toute première fois que je me suis assis à table avec des Syriens qui consommaient de l’alcool.

Ma soeur est également arrivée à Al-Thawra. Une base aérienne avait été construite et son mari était technicien dans l’armée. Durant toutes ces années, nous avons rencontré des alaouites, des chrétiens. Avant, la plupart des membres de ma famille n’avaient jamais eu l’occasion d’en voir.

Et puis j’ai fait la connaissance de Maïssa, une alaouite. Je trouvais qu’on s’entendait bien; je voulais que ce soit une vraie relation. Aussi je lui ai demandé de parler à ses parents, avant que j’aille moi-même leur faire une demande officielle en mariage. Mais à ce moment-là, son père était sur le point d’atteindre l’âge de la retraite. Il avait prévu de rentrer la passer à Lattaquié. Il a expliqué à sa fille que sa famille serait mal perçue au village si elle épousait un sunnite. Alors il a refusé le mariage.

Cela aurait sûrement été la même chose dans mon village, même si je n’avais plus de père pour décider. Ma mère, elle, me souhaitait ce qui me ferait plaisir. Le plus important à ses yeux était que ma femme soit belle.

J’ai toujours été raisonnable, et j’ai compris la position du père de Maïssa. Nous avons réussi à rester bons amis à continuer de nous voir, lorsque je leur rendais visite à Lattaquié ou lorsqu’ils passaient par mon village.

Lorsque je me suis marié, nous avons perdu peu à peu le contact. Aujourd’hui, je n’ai plus la moindre nouvelle de cette famille. Et depuis 2011, j’ai perdu de vue tous les amis chrétiens et alaouites que je m’étais faits à Alep. Aucun d’eux n’a jamais pris de mes nouvelles. Dans ma région, les premiers combats se sont déroulés précisément dans mon village: l’armée syrienne passait par le village pour aller libérer des agents des services secrets à Jeser Alsharor qui étaient cernés par les manifestants. Ce jour-là, l’un de ces « amis » de Lattaquié m’a envoyé un texto pour me reprocher les combats qui avaient lieu. Je me souviens, c’était le 3 juin 2011.

Quant à Al-Thawra, cela fait très longtemps que je n’y ai plus remis les pieds. Avec la guerre, tous ses habitants originaires de partout ailleurs en Syrie ont quitté la ville, tout le monde est reparti dans sa région de provenance. Je ne sais pas ce qui s’y passe: Al-Thawra, la ville qui aurait dû servir d’exemple à la Syrie, se trouve à une quarantaine de km de Raqqa, la capitale de l’Etat islamique.

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Mon neveu qui devait être renvoyé avec sa femme et ses enfants de la Suisse vers l’Allemagne n’est finalement pas parti. Il a eu un petit accident de vélo qui l’a conduit à l’hôpital ce qui a eu pour conséquence de reporter son départ. On ne sait pas à quand.

 

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Il y a un an jour pour jour, le 29 mai 2015, mon village a été libéré du régime. Les villageois étaient soulagés. Pour le première fois, ils allaient pouvoir passer la nuit sans avoir peur de se faire enlever par le régime.

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