Journal d'un réfugié syrien

Idlib sous les bombes

imageIIdlib, il y a quelques heures
Mes pires craintes se concrétisent. La région d’Idlib va être massacrée. La ville-même est attaquée. Mardi passé, deux hôpitaux ont été visés.

Les avions russes et les avions du régime mettent le paquet. Il semble que ce soient les pires bombardements depuis la libération de la province le 29 mai 2015. On dirait que les Russes et le régime cherchent à profiter des derniers jours de l’administration Obama pour établir la situation qui leur soit la plus favorable et l’imposer à la prochaine administration.

Je ne sais pas si on peut dire que les choses sont plus ou moins graves qu’avant. J’ai la conviction que nous sommes partis pour autre chose, comme si tout ce qui s’était passé auparavant était ignoré. J’ai la conviction que nous sommes partis pour autre chose. A mon avis, le régime part du principe qu’il a carte blanche pour imposer sa solution. Il bombarde Idlib, mais aussi Alep, avec l’appui des Russes. Ca va être très dur, car nul n’est capable de faire la différence entre les jihadistes et l’armée libre, cette pauvre opposition qui est en train de quémander un appui qu’elle n’aura jamais. Les amis du peuple syrien ont complètement fermé le robinet.

Tous les produits qui proviennent de l’est de la Syrie sont sous le contrôle des kurdes du PYD, c’est une pression qui s’ajoute aux autres. Les kurdes sont établi au nord-ouest et au nord-est de la Syrie. Entre ces deux parties, Marea et ses environs restent sous le contrôle de l’armée libre et de Jabat al Nosra. C’est pour cela que les kurdes coupent les approvisionnements, le pétrole et le blé, qui viennent de l’est.

Le fils d’un ami du village, l’un de mes anciens camarades d’école et de foot, a été touché dans un bombardement la semaine passée. Il exerce comme dentiste à Sejar, un village de la province d’Idlib. Il est grièvement blessé: il a été atteint à la tête et à la jambe. A Idlib même, on parle de 500 000 personnes, dont beaucoup tentent de fuir la ville, car elles redoutent que la situation ne devienne terrible. Ils fuient vers les villages ou vers la frontière avec la Turquie. Beaucoup de ces gens sont déjà des réfugiés d’Alep, de Hama ou de Homs. C’est leur deuxième déplacement.

Malgré toute cette situation, dans mon village, les gens continuent de vivre aussi normalement que possible, ce qui m’étonne toujours. Récemment, j’ai parlé à mon ami Khaled au téléphone. Il m’a dit qu’ils étaient en train de chercher un hangar pour élever des poulets. Je lui ai dit: « Vous êtes sûrs? Ce n’est pas très clair la manière dont les choses vont tourner… ». Il m’a répondu: « Il faut bien continuer à vivre ». J’ai insisté: « Mais tu as vu de qui se passe à Idlib, tous ces bombardements aveugles? » Il m’a dit: « Si tu sais quelque chose, dis-le moi. Nous nous vivons normalement ». Je suis convaincu qu’il suffit que le régime apprenne que le village se lance dans l’élevage de poulets pour qu’il se décide à le bombarder.

Soudain, Khaled a dit: « Ecoute, écoute, il faut que je raccroche, j’entends les avions de chasse ». Lorsque nous avons repris notre conversation un peu plus tard, je lui ai demandé si il avait eu peur. Il m’a répondu: « Non, nous avons l’habitude. » Je ne sais pas si c’est bon ou mauvais que les gens se soient habitués à ce genre de chose. Pour ceux de ma génération, la meilleure chose qui pouvait leur arriver, c’est de ne plus s’endormir avec l’angoisse de se faire enlever par le régime. Or c’est le cas depuis qu’il a été chassé de la région il y a un an.

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Demain ou mardi, c’est le début du ramadan. Dans l’islam, si tu ne fais pas le ramadan, tu peux payer une somme, la kafara, qui doit permettre à une personne de pouvoir manger le ftour, le repas de rupture du jeûne. J’en ai parlé avec ma famille. Je leur ai dit : « Ne faisons pas le ramadan, comme cela nous pourrons donner de l’argent à ceux qui en ont besoin ». Mais ma famille n’a pas accepté cette idée, alors, pour vivre au même rythme qu’eux, je ferai aussi le ramadan.

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Ce matin, je me suis souvenu de nos premiers mois à Genève, il y a quatre ans. C’était beaucoup plus dur que maintenant, nous avions tout laissé derrière nous. Et pourtant, j’étais plus heureux qu’aujourd’hui: j’avais encore de l’espoir. Désormais, la vie est très triste, comme si plus rien ne pouvait me faire plaisir.

Lorsque nous sommes arrivés, une amie nous a hébergés ma famille et moi. Nous nous levions ensemble, elle préparait ses enfants et moi les miens. Elle nous laissait toujours quelque chose pour le petit-déjeuner, de la confiture, du beurre…. Je n’oublierai jamais ces attentions, c’était incroyablement généreux de sa part. En pensant à elle ce matin, je lui ai envoyé un texto pour lui dire. Cette amie, je me vois en elle. Dans les mêmes circonstances, j’aurais fait exactement les mêmes choses qu’elle.

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