Journal d'un réfugié syrien

Amer ramadan

C’est le pire ramadan de ma vie. D’habitude, cette période est comme une fête. Mais cette année, je n’ai plus envie de voir personne. C’est le cinquième ramadan que je passe en Suisse. Le premier, j’étais tout seul, dans un abris PC. Les suivants, je les ai passés avec ma famille. Au début nous mangions tous les soirs ensemble dans les foyers. Maintenant, chacun a son propre appartement, et pourtant, je n’ai pas envie de partager le repas de l’iftar avec mes proches. Cela fait quelque temps que je ressens ce sentiment d’isolement. Au début, je pensais que c’était transitoire, que ce besoin s’expliquait peut-être à mon retour aux études. Mais maintenant que les cours se sont arrêtés, je dispose de plus de temps et pourtant, je réalise que je n’ai pas envie d’aller vers les autres. Depuis que ces trente jours de ramadan ont commencé, je me suis forcé à partager ce repas d’iftar avec les uns et les autres. Mais je n’ai pas réussi à y prendre le moindre plaisir. Sur le papier, ma situation est pourtant bien meilleure qu’auparavant. Mais je suis dans l’incapacité d’apprécier ces moments de retrouvailles.

Au risque de me répéter, je pense que c’est par ce que j’ai perdu tout espoir. Comment le conserver quand on voit la manière dont Idlib et Alep continuent d’être bombardées? A Alep, un hôpital vient d’être touché près du quartier où j’habitais. Des gens meurent et personne n’en parle. Beaucoup d’entre eux sont ce que nous appelons des casques blancs: des secouristes volontaires. Ils seraient près de 3000 à intervenir dans les zones libérées, en Syrie. Que ces gens-là soient pris pour cibles, c’est au-delà de mon imagination.

Je fais le ramadan parce que tous ceux que je côtoie le font, par solidarité. Il est fort probable que si j’étais ailleurs, où si je travaillais, je m’abstiendrais de le faire.

Jusque-là, j’ai toujours eu l’habitude de la faire, à part pendant les quatre années que j’ai passées en France pour mes études. Lorsque je travaillais à Damas, j’arrivais à le faire. Mon rythme professionnel me le permettait, toute la Syrie vit au ralenti pendant le ramadan. Je me souviens qu’avant l’iftar, j’avais même l’habitude de me lancer pour une heure de footing. Et je l’ai toujours fait, même quand j’étais jeune. Pourtant, suite au soulèvement des frères musulmans dans les années 80 et la répression qui a suivi, les parents se sont sentis sous pression. Ils ont autorisé les jeunes à renoncer au ramadan. Ils avaient peur, ils ne voulaient pas encourager l’éventuelle tendance religieuse de leurs enfants. A l’époque, il était facile de faire passer un sunnite pour un frère musulman. Dans mon village, qui est majoritairement sunnite, il n’était pas rare de voir des jeunes ne pas pratiquer le ramadan.
On nous empêchait aussi d’avoir la barbe. Je vu de mes yeux plusieurs fois des moukhabarat frapper des jeunes parce qu’ils avaient laissé pousser leur barbe. Ils ne le faisaient pas par conviction religieuse, mais simplement par souci de leur look. Durant ces années-là, il y avait (déjà) des barrages partout. Les moukhabarat montaient dans le bus pour contrôler les cartes d’identité. Ils cherchaient soit disant des gens. Quand ils voyaient quelqu’un avec une barbe, ils l’agressaient, ils le tapaient devant tout le monde.

Les gens en Syrie étaient beaucoup moins religieux qu’aujourd’hui. Ce qui prouve que la religion, c’est bien plus une tendance socio-culturelle qu’une affaire de convictions. Je n’ai rien contre la religion. Mais je crains le vide. Alors j’ai des convictions, même si elles ne sont pas forcément religieuses. Par exemple, je crois toujours à l’être humain. Malgré ce qui se passe en Syrie, ce qui me tient debout, ce sont les amis. C’est l’homme. Je n’en reviens toujours pas de la chance que j’ai d’avoir atterri en Suisse, comme tous ceux qui ont eu la chance d’arriver en Europe. En disant cela, je songe à ce neveu qui vit à Doha, au Qatar. La Syrienne qu’il a épousée est aux Emirats arabes unis. Il n’arrive pas à obtenir un visa pour elle. C’est inhumain.

Je sais que dans mon village, les gens ont également commencé à faire le ramadan. Dans des circonstances dans lesquelles ils sont plongés, on a besoin d’être croyant: il faut beaucoup de foi pour s’accrocher à la vie en ce moment. En temps ordinaires, les gens travaillent moins longtemps et ils cuisinent puis se réunissent à plusieurs familles le soir, chacun apportant quelque chose. Evidemment, en ce moment, à cause du manque de moyens, ce n’est pas possible de faire les choses en grand.

Author :
Print

Leave a Reply