Journal d'un réfugié syrien

La fontaine de la drague

Rien n’est jamais vraiment perdu. La preuve, hier soir, j’ai passé une soirée de ramadan exceptionnelle. La veille, nous étions invités chez l’une de mes soeurs, en même temps que les deux jeunes frères de ma femme, et l’un de leurs amis réfugiés, un Yéménite.

J’ai voulu essayer de comprendre ce qui tournait dans la tête de ces jeunes, et à force de questions, j’ai fini par les trouver vides, sans aucune ambition ou avenir. Ils font des petits jobs, comme des travaux de peinture au foyer, ils vivent au jour le jour. Mais comment pourrait-il en être autrement? Cela fait trois ans que le Yéménite est en procédure d’asile, un temps interminable. Avec tout cet afflux de migrants, est-ce qu’on ne prend pas un risque à laisser tous ces jeunes vivre comme des électrons libres, sans essayer de mieux les intégrer?

J’ai vraiment passé cette soirée dans l’optique de comprendre comment ils réfléchissaient. Je me suis bien relâché, je leur ai posé des questions, à droite et à gauche, en faisant l’ignorant et même en jouant à l’idiot pour voir comment ils réagissaient. C’était la première fois depuis bien longtemps que je me décrispais un peu.

Ces jeunes sont complètement déconnectés. Dans le cas du Yéménite, c’est vraiment triste. Il vient d’Aden. Là-bas, il était étudiant en médecine. Il est âgé de 22 ans. Désormais, il est ici, sans projet, il fume la chicha.

Le lendemain soir, nous nous sommes retrouvé chez ma soeur aînée, qui habite maintenant à Jonction. Ces trois jeunes étaient de nouveau invités. C’est une habitude pendant le ramadan de convier les célibataires pour leur permettre de partager une ambiance familiale. Nous avons recommencé à fumer la chicha et j’ai essayé de recréer la même ambiance que la veille. Le jeune Yéménite nous a montré des photos de chez lui, ce qui nous a donné envie, les uns et les autres, de partager notre culture. Tous ces jeunes n’ont qu’une envie en tête: celle de trouver une femme pour se marier. Cela m’a fait penser aux années 1970-1980, avant que mon village ne soit raccordé à l’électricité et à l’eau courante. Je leur ai raconté comment les jeunes s’y prenaient alors pour draguer les filles.

A l’époque, les filles allaient chercher l’eau à la « fontaine » du village, une série de huit robinets, quatre robinets d’un côté et quatre de l’autre. L’eau s’y payait au seau rempli. Les filles attendaient en file devant chaque robinet leur tour pour remplir leur récipient, qu’elles ramenaient ensuite sur leur tête. Ces seaux avaient une forme spéciale avec deux poignées à la base. Les plus habiles marchaient avec le seau sur leur tête sans même avoir besoin de tenir les poignées.

Les robinets se trouvaient dans un endroit clé de la vie du village, une zone où les gens vont prendre le bus pour aller en ville et où se trouvent des commerces. Nous même nous avions une arcade dans cette zone là. C’est au bord de la route principale qui mène de Lattaquié à Alep. D’ailleurs, c’est précisément le premier endroit à avoir été bombardé par le régime, tout de suite après la libération du village, mai 2015.

C’est aussi aux robinets centraux que les adolescents du village pouvaient se permettre de repérer les filles. Les robinets étaient ouverts jusqu’au début de l’après-midi, et après cela, pour trouver de l’eau, il fallait aller la pomper dans un autre puits. Cette eau-là était gratuite, mais ce puits se situait à près d’une kilomètre du village.

Certaines familles refusaient d’envoyer leurs filles chercher l’eau car l’attente devant les robinets était propice aux disputes. Ces familles là envoyaient un homme chercher l’eau, qu’il ramenait sur ses Épaules, ou parfois sur celui d’un âne. En Syrie, les choses ont toujours été ainsi. Les hommes portent sur leur dos et sur leurs épaules, les femmes, elles, portent sur la tête.

En racontant cette histoire aux trois jeunes, je me suis mis à évoquer certaines familles. Un peu provocateur, j’ai demandé à ma soeur aînée combien de fois elle s’était fait battre par telle ou telle en faisant la queue à la fontaine. Ma famille, elle, avait la réputation d’être paisible. Nous n’avons jamais cherché les problèmes, même si le village n’en manquait pas, avec les soucis de terre, les histoires d’animaux…

Une de mes cousines, en revanche, n’hésitait pas à se disputer. Elle s’emportait facilement et elle n’avait pas peur de hausser la voix et de proférer des insultes, une “zetiah” comme on dit en Syrie de façon familière. Dans ma famille, tous ont été choqués que je parle d’elle en ces termes. Il faut dire qu’une dispute entre femmes, c’était toujours un spectacle: d’abord des cris, puis des insultes et ensuite elles s’arrachaient le foulard pour se tirer les cheveux. Nous enfants, on en riait parce que cela permettait de voir les cheveux des filles.

Une grande avenue conduisait à la fontaine. Les garçons l’empruntaient comme pour faire une promenade. C’est là que les jeunes hommes et les jeunes filles apprenaient à faire connaissance, du regard seulement. La présence des garçons sur cette avenue motivait les filles à aller chercher de l’eau.

Moi-même, enfant, et mes amis, nous observions les grands qui se cherchaient du regard. Nous nous tenions à l’écart de la promenade, les grands nous l’interdisaient, tout simplement parce que nos aînés se trouvaient parmi eux. Mais nous jouions à proximité pour regarder discrètement.

Je crois pourvoir affirmer qu’à cette époque, 70% des jeunes du village se sont mariés après avoir fait connaissance ainsi. La corvée de l’eau permettait de rencontrer des jeunes femmes, c’était le seul moyen même puisque les filles ne poursuivaient pas leurs études. Les choses sont devenues encore plus difficiles pour les jeunes hommes lorsque cette habitude s’est perdue.

Car les temps ont changé. Il y a eu l’électricité à la fin des années 1970. Et le tracteur. Les hommes ont pris l’habitude d’aller chercher l’eau avec la citerne, cela n’avait plus de sens d’aller à la fontaine avec des seaux. Les femmes se sont retirées à la maison. Le mode de vie a changé, toute une ambiance à disparu. Le peu de travail que les femmes avaient à faire à l’extérieur, l’homme l’accomplissait dorénavant. Pour moi, le régime baasiste avait beau s’affirmer progressiste, cette période a été celle d’une régression pour les femmes. Elles n’ont plus eu d’activité sociale autre que familiale, à part l’école, obligatoire pour tous durant six années. Dans mon village, 10% de ma génération a poursuivi ses études au-delà de ces années de scolarité obligatoire. Dix ans plus tard, cette proportion atteignait 40%. Malgré tout, cette tendance ne s’est pas accompagnée de progrès culturels de mon point de vue. Les indices de scolarisation ont augmenté, mais d’autres indicateurs qui auraient dû croître en parallèle ont régressé. Est-ce que nous sommes devenus une société plus ouverte grâce à l’éducation? Non, ce n’est assurément pas le cas.

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