Journal d'un réfugié syrien

Le tour du monde

Je suis en train de faire le tour du monde. C’est même mon deuxième tour du monde. Le premier, je l’ai terminé en 2010, j’avais fait 40 000 km, la circonférence de la terre.

A chaque fois que je raconte cette histoire, les gens s’étonnent, en particulier ceux qui savent que mon passeport était confisqué et que je n’avais pas le droit de quitter la Syrie.

L’idée m’est venue de faire le tour du monde, précisément parce que je me sentais emprisonné dans mon pays. C’était en 1991. J’avais tout essayé pour revenir en France poursuivre mes études de manière légale, en vain. Je me sentais déprimé, alors je me suis dit: « Ne lâchons pas .»

J’ai décidé de me fixer des objectifs sportifs tout en réfléchissant à mon avenir professionnel. C’est ainsi que j’ai pris la décision de reprendre des études d’Economie à Alep.

Sur le plan sportif, je me suis donné trois objectifs pour tester et renforcer ma volonté.

Le premier, c’était de courir pour la première fois de ma vie 31 km, c’est la distance qui sépare mon village de Jesser al-Shughur. C’est une ville de la région d’Idlib qui a une réputation frondeuse, dans les années 80 elle a été massacrée par le régime. J’ai rempli cet objectif en avril 1991. Vingt ans plus tard, Jesser al-Shughur a été le théâtre de la première grande bataille de la guerre civile dans la province d’Idlib .

Mon deuxième objectif a été de faire la route d’Alep à Damas à pied, soit 370 km en cinq jours.

Et le troisième objectif, c’était de courir le tour du monde. A l’époque, je ne pratiquais pas régulièrement la course à pied. Je me suis entraîné et j’ai commencé ce premier tour du monde en 1991. Depuis, toutes mes courses à pied sont notées dans un carnet. Je me suis fixé de faire au moins 2000 km par an, à peu près la moitié en marchant, l’autre en courant, soit près de 50 kilomètres par semaine, en deux ou trois fois.

Le deuxième objectif, je l’ai réalisé en 1992. Pour rejoindre Alep à Damas, j’ai choisi de parti à une époque de l’année où je pourrais marcher un maximum la nuit à cause de la chaleur. Je suis parti le 6 septembre d’Alep et j’ai fait route sur al-Mara. C’était une étape de 86 km, la plus longue. Al-Mara est la ville de Abo al-Alaa Almaari, un poète syrien très connu. Le régime a démoli sa statue en 2011, parce que les révolutionnaire de Jabal Al-Zaoui ont chanté ses poèmes comme slogan dans les manifestations: “Un chien est mort dans le désert, on a dit, tant mieux, on est soulagé de son aboiement. Malheureusement ce chien avait laissé derrière lui un chiot qui dépassait son père par son aboiement.” En arrivant à al-Mara, je me suis retrouvé dans une station, j’ai demandé l’autorisation de dormir à côté. Je n’avais qu’un petit sac à dos, dans lequel j’avais à boire et à manger. Je me suis allongé, j’ai mis ce sac à dos sous ma tête et je me suis endormi. Les gens s’approchaient de moi. Ils venaient à ma rencontre parce qu’ils pensaient que j’étais un Européen. Mais dès qu’ils réalisaient que j’étais syrien, ils me tournaient le dos. J’étais amer, je m’attendais à plus de générosité de la part de la société syrienne. Mais il était trop inhabituel pour elle de voir quelqu’un parcourir le pays. En leur disant que je marchais pour la paix, les gens me prenaient pour un fou.

La deuxième étape reliait al-Mara à Hama. J’ai croisé plus de gens, des agriculteurs pour la plupart. Ils s’approchaient de moi, mais ils finissaient tous par se détourner. C’était une étape relativement facile par rapport à la précédente, 65 km. Mais j’ai eu peur parce qu’il y avait énormément de chiens abandonnés, comme on en trouve partout en Syrie, et je ne m’étais pas préparé les croiser. J’avais aussi peur de rentrer dans la ville de Hama. Peut-être était-ce à cause du souvenir du terrible massacre qui avait décimé dans cette ville plus de 40000 civils et des Frères musulmans en 1982. En tout cas, je n’ai pas osé dormir dans la rue, j’avais peur de me faire contrôler par les moukhabarat, et qu’ils me prennent pour un reporter. Alors je me suis trouvé un hôtel, le pire de ma vie. Il était vraiment très sale, nous étions six par chambre. Entre les ronflements des uns et autres choses des autres et les moustiques, j’ai passé une nuit terrible.

Le lendemain, j’ai repris ma marche en direction de Homs, une ville qui tire sa bonne réputation de la cohabitation entre toutes les confessions et de la tolérance et de l’humour de ses habitants, en particulier les mercredi, lorsque tout le monde fait la fête. Ce mercredi-ci m’a fait oublier toute la fatigue du voyage et des trois jours précédents. C’était l’étape la plus courte, elle faisait entre 50 et 60 km. J’ai traversé des villages tout au long de la route. Il fallait bien que je suive la route, nous avions tellement peu de moyens en Syrie que je ne disposais même pas d’une carte qui peut se plier comme celles qu’ont les randonneurs.

A Homs, j’avais convenu avec Hassan, un collègue du Centre de Recherche scientifiques qui avait lui aussi fait ses études en France, de passer la nuit chez lui. Ce fut une excellente nuit et je me suis aussi octroyé une journée de pause à Homs.

Je suis reparti le 10 pour Damas. J’avais partagé le parcours de Homs à Damas en 3 étapes. Finalement, chemin faisant, plutôt que de m’arrêter avant la quatrième étape, comme tout se déroulait dans de bonnes conditions et que j’étais motivé, j’ai décidé de pousser jusqu’à al-Nabek, qui se trouve à mi-chemin entre Homs et Damas, une ville qui était mal vue par le régime dans les années 80 et suspectée d’opposition. Elle a en revanche une excellente réputation sur le plan gastronomique avec toutes ses spécialités: Kafta de viande de mouton et pâtisserie – Harissa. D’ailleurs, les voyageurs ne peuvent pas résister de s’arrêter dans ses stations pour en déguster. Les bus qui faisaient la route Alep-Damas avaient pris l’habitude de me voir deux fois par jour, à l’aller et au retour. Ils se sont mis à me saluer et à me poser des questions. J’ai même été vu par l’un de mes cousins qui était au volant de son camion. Il n’en a pas cru ses yeux.

Lors que je suis arrivé à al-Nabek, j’ai cherché un endroit pour dormir. Je me suis trouvé devant un poste où les policiers contrôlent les transits. On ne m’a pas laissé dormir à côté de ce poste, alors j’ai été un peu plus loin. J’ai trouvé une station. Le type qui était là m’a autorisé à monter sur une mezzanine pour passer la nuit. Cela ne faisait pas 15 minutes que j’étais installé sur la mezzanine, je commençais déjà à m’endormir que je me suis soudainement retrouvé entouré d’une dizaine de moukhbarats qui pointaient leur kalachnikov sur moi, sans doute prévenus par le type de la station. Il m’ont questionné, ils m’ont demandé de sortir ma carte d’identité. Ils m’ont aussi menacé de me prendre avec eux. Après plusieurs questions, ils ont affirmé: « Vous devriez avoir une autorisation. » Je l’ignorais. J’ai fini ma nuit dehors, et le lendemain matin, j’ai repris la route pour Damas.

Je suis passé par Deir Hatiya, une ville dont les maisons et les villas sont exceptionnellement belles et qui se trouvait, à l’époque, être celle du chef de cabinet de Hafez al-Assad, Abou Salim. La route principale passait au milieu de Deir Hatiya, j’y ai croisé des jeunes qui m’ont demandé depuis combien de temps je marchais. Je leur ai dit que je m’étais mis en route Alep et que j’allais à Damas et j’ai ajouté que j’étais Syrien. Ils ont trouvé cela bizarre, mais ils ont insisté pour m’emmener voir Salim, le fils d’Abu Salim. Salim était responsable de l’équipe de football locale. Ces jeunes m’ont dit qu’il saurait apprécier la dimension sportive de mon périple, et qu’il serait sûrement ravi de m’accueillir chez lui, d’autant que sa maison était toujours ouverte à tous. J’ai suivi ces jeunes, mais je me rendais bien compte que plus nous nous approchions de la maison du-dit Salim, moins ils étaient nombreux à m’entourer. A la fin, ils ont pointé une maison au loin et ils m’ont dit: « Vous pouvez y aller » et ils ont détalé. J’ai laissé tombé. Je n’étais pas content, j’avais perdu une heure en m’éloignant de la route principale.

Mais j’ai continué mon chemin et j’ai fini par arriver à Damas dans un état de fatigue physique incroyable. C’était l’étape la plus dure, car quand on croit être arrivé à Damas, il reste encore 20 km à marcher. Ce furent les plus difficiles. Je devais me rendre chez l’un de mes frères, pour en saluer un autre, qui était sur le point de quitter la Syrie définitivement pour la Chypre. Nous avons pris le dîner, et nous nous sommes couchés sur la terrasse. Mon frère louait la chambre avec quelqu’un d’autre, nous ne pouvions pas dormir dedans. Je me suis endormi tout de suite mais la nuit a été affreuse, la terrasse était pleine de rats. Mon frère est parti à Chypre et moi, j’ai passé le week-end à Damas et j’ai repris le bus pour retourner à Alep.

Sur le coup je n’ai pas mesuré ce que j’avais accompli, j’étais trop fatigué. Mais avec le recul, j’ai été très content. J’ai réalisé combien cette expérience avait été bonne. Ce test de ma propre volonté m’a beaucoup apporté. J’avais remplis mon deuxième objectif.

Le troisième objectif, le tour du monde, je l’ai bouclé en 2010. J’ai entamé mon deuxième tour du monde dans la foulée. Les paysages et les conditions ont changé, je cours en Suisse, plus en Syrie. Mais je cours toujours. Ce tour du monde là, j’espère bien le terminer en 2030, et pourquoi pas terminer les derniers 6000 km en rentrant dans une nouvelle Syrie.

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