Journal d'un réfugié syrien

Le Conseil du village

Jusque-là, mon village a été épargné par la campagne de bombardements aériens de ces dernières semaines sur la province d’Idlib. Mes amis essayent toujours d’y rétablir une vie normale. Ils m’ont envoyé un rapport qui récapitule tout ce qu’ils ont réussi à faire avec leur association. C’est vraiment très bien. Mon ami Mahmoud me dit qu’ils ont réussi à aider pratiquement tous ceux qui étaient dans le besoin. En revanche, ils ne sont toujours pas parvenus à acheter de tracteur, ils n’arrivent pas à le trouver sur le marché de l’occasion.

Le four à pain est prêt. Ils ont terminé un premier poulailler, destiné à produire des oeufs. Ils ont lancé le projet d’installer un deuxième poulailler, qui lui servira à élever des poulets. Je leur ai dit que je participais à ce projet, puisque telle est leur volonté, même si je continue de penser que c’est dangereux d’investir dans une telle période.

Quoique, ces jours, j’ai retrouvé un mince espoir. Jusque-là, j’ai joué avec toutes les chances d’évolution géopolitique et à chaque fois, je me suis retrouvé devant un mur. Mais il y a du nouveau. La Turquie s’est rapprochée de la Russie. Dans le même temps, les écarts de priorités sont apparents entre la Russie et le régime syrien. En outre, la Russie se rend compte que le régime ne parvient à rien sans elle. Chaque fois que les Russes appuient son armée par des bombardements, le régime reconquiert du terrain. Mais dès qu’ils ouvrent un autre front, le régime perd du terrain. Tout cela pourrait plaider en faveur d’exercer une pression sur le régime pour parvenir, enfin, à une solution.
Pour en revenir au village, Mahmoud est assez positif. L’association a reçu beaucoup plus d’aide de la part des Syriens de l’étranger que ce qu’ils espéraient. Ce qui prouve que lorsque les choses sont bien organisées, on trouve des bonnes volontés pour encourager leur institutionnalisation.

La stratégie de l’association est simple: on aide en priorité ceux qui ont perdu le chef de famille, qu’il soit détenu ou qu’il ait été tué, c’est à dire les orphelins et les veuves. Mahmoud et tous ceux qui s’occupent de l’association sont des gens très fiables, j’ai une confiance absolue en eux. Ils sont rassurants.

A côté, le Conseil du village, qui entre autres responsabilités doit lui aussi gérer l’aide humanitaire, c’est une autre histoire. Il est composé d’officiels qui sont choisis de manière à représenter l’équilibre des forces entre les différentes familles du village. Il y a quelques temps, des cartons d’aide humanitaire, des vivres destinés aux familles, ont disparu. Il n’en manquait que quelques uns, mais deux personnes du Conseil municipal ont été soupçonnées. Une enquête a été déclenchée, le Conseil a été dissous et les suspects sont passés devant le tribunal. Un nouveau Conseil a été nommé et on s’est rendu compte que les suspects n’étaient pas les coupables. Ceux qui ont volé l’aide humanitaire sont des combattants du village. Ils ont été arrêtés, et mis en prison. Les vivres disparus ont été retrouvés.

Un nouveau Conseil a été nommé, avec un nouveau chef du Conseil. Il se trouve que dans le village, normalement, ce sont des bénévoles qui nettoient la voirie. Le précédent Conseil avait promis à ces bénévoles de leur donner un salaire quand il en aurait les moyens. Cet argent a été trouvé, et voilà qu’aussitôt le nouveau chef du Conseil a viré les anciens bénévoles pour nommer à leur place son fils et un copain à la voirie. Soit-disant, ce sont pères de famille et ils avaient besoin de travail. A cause de cette affaire, le Conseil a une fois encore été dissous. Un autre a été nommé et un membre de l’ancien Conseil a été remis à sa tête.

Le Conseil a repris son travail et, aux dernières nouvelles, les choses semblent de nouveau bien fonctionner au village.

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