Journal d'un réfugié syrien

En Allemagne (suite)

Comme l’hiver dernier, j’ai refait un tour en Allemagne. Sept jours et autant d’étapes pour visiter mes neveux et nièces, ainsi que de jeunes réfugiés que je connais. J’en suis revenu très positif, presque joyeux: tous les Syriens que j’ai rencontrés en Allemagne m’ont montré qu’ils avaient une belle compréhension de la nécessité d’intégration. Mais ce qui s’est passé il y a quelques jours en Allemagne, ces attentats… c’est tellement triste que cela me prive de cette joie.

J’ai entrepris ce voyage dans l’optique de mobiliser la conscience de tous ceux que j’allais rencontrer pour leur faire comprendre à quel point l’intégration est importante.

Nous avons commencé par nous arrêter chez les cousins de ma femme, trois jeunes hommes. Nous sommes arrivés le soir, chez l’un d’entre eux, dans un petit village près de Stuttgart. Ils étaient très contents, nos retrouvailles leur ont fait penser au village, à une grande réunion familiale.

Il m’a semblé que tous avaient bien compris l’importance d’apprendre la langue et de faire des efforts. L’un d’entre eux est arrivé il y a déjà huit mois en Allemagne, mais lui, il n’a pas encore suivi un seul cours d’allemand. Cela le rend triste, mais c’est ainsi: le Tribunal n’a toujours pas rendu sa décision sur sa demande d’asile.

Nous avons aussi été dans un autre village, distant d’une demi-heure en voiture, où vit l’un de ces jeunes. Ces cousins que nous avons réunis ont beau très bien se connaître, ils n’arrivent plus à se voir. Ils ont peu de moyens, et les transports coûtent chers, le circuit est compliqué. Pour eux, le seul handicap de l’Allemagne, c’est le coût des transports.

Nous avons quitté ces jeunes pour rendre visite à la famille de ma nièce et de mon neveu dans le village de Esslingen, au sud-ouest de Stuttgart. Nous sommes arrivés à minuit. Ils nous attendaient. Nous avons discuté de leurs soucis: eux non plus n’ont toujours pas leurs permis de résider en Allemagne, et ils trouvent cela inconfortable de vivre dans l’inconnu.

Le lendemain, les enfants de ma nièce, sont allés à l’école. Moi j’ai décidé de courir dans la campagne qui entoure le village, ce qui m’a permis de réaliser à quel point ils étaient chanceux. Deux bâtiments de 16 chambres ont récemment été construits, ils n’accueillent que des réfugiés syriens, des arabes ou des kurdes. C’est le comité du village qui a pris la décision de recevoir des Syriens et a fait construire ces bâtiments en conséquence. Ils sont une centaine d’habitants à s’être mobilisés pour s’occuper des réfugiés, qu’il s’agisse des visites médicales ou des cours d’allemand.

Quand ma nièce est arrivée, elle était la première à obtenir une chambre dans les bâtiments pour elle et sa famille. Tout y est propre et neuf. Ma nièce venait d’être renvoyée de Suisse. Les deux premiers mois en Allemagne ont été durs, tellement elle avait de peine. Mais maintenant, j’ai pu voir que tout va bien et qu’ils sont sur le bon chemin. Et ils suivent des cours d’allemand deux fois par semaine.

Tous les jeudis soir, le comité du village organise une petite fête, qui réunit habitants et réfugiés. Chacun peut amener quelque chose, un gâteau par exemple. Le président du comité est en train d’apprendre l’arabe pour pouvoir encore mieux échanger avec les réfugiés. Comme nous nous trouvions là un jeudi, j’ai eu la chance de participer à cette fête. J’ai été très touché par la gentillesse et l’ouverture des habitants de ce village, et je crois que tout le monde a été touché que je chante la bienvenue en français et en arabe. Il y a une telle générosité d’accueil dans ce village que le seul souci, ou presque, qui m’est venu à l’esprit a été: pourvu que ma nièce et sa famille soient à la hauteur. Cela m’a fait penser à la façon dont un autre de mes neveux a été accueilli par les habitants de Bernex, dans les environs de Genève. Avec autant de chaleur et de générosité.

Après ce village, nous avons ensuite été rendre visite à une autre nièce, dans le village de Laterecken, près de Karlsruhe. J’avais déjà rencontré là-bas un couple allemand, des gens formidables: un avocat et son épouse psychiatre, ils se consacrent aux réfugiés. La femme a créé la « Conférence des femmes internationales ». Elle a introduit ma nièce dans cette association. Ce couple a également mis le mari de ma nièce en contact avec les musiciens du village pour qu’il puisse continuer d’exercer sa passion: jouer de l’orgue. Et ils ont pris en charge les tests médicaux pour toute ma famille.

Nous avions convenu de dîner avec ce couple ainsi qu’avec les propriétaires de la maison où ma nièce et sa famille ont été installées, et un troisième couple. Les propriétaires ont soutenus mes proches dès leur arrivée en Allemagne. Et les gens du village se sont montrés très généreux en offrant des vélos aux enfants de ma nièce. Outre nos invités allemands et la famille de ma nièce, nous avions convié deux jeunes Syriens de vingt ans, Kinan, dont j’ai parlé en janvier dernier, et son ami Faris. Comme lors des précédentes soirées, nous avons parlé des préoccupations des uns et des autres, de l’intégration.

J’ai été étonné du niveau d’allemand de Faris: il n’est arrivé en Allemagne qu’en novembre 2015, et il l’a tellement bien appris qu’il est aujourd’hui traducteur bénévole dans les services sociaux.

Le lendemain de cette soirée, j’ai pris le temps de discuter avec lui. Je lui ai dit: « Il est important que tu t’intègres bien, pour pouvoir bien étudier et rentrer ensuite reconstruire la Syrie ». A ma surprise, il m’a répondu: « La Syrie, je l’ai effacée de mon esprit ». Faris n’avait que quinze ans quand il a quitté son village de Kafranbel, dans la province d’Idlib pour aller travailler au Liban, gagner sa vie et de quoi soutenir sa famille. C’est un garçon très doué, on le ressent à sa motivation: il sait ce qu’il veut, il a une volonté incroyable. Il sait très bien estimer et gérer les imprévus. En arrivant en Allemagne, il a demandé à vivre au sein d’une famille allemande plutôt que parmi de jeunes réfugiés dans un foyer. Il savait que cela accélérerait son intégration. C’est ainsi qu’il habite chez une vieille dame. Jusqu’à maintenant, il est très reconnaissant de ce qu’il a reçu de l’Allemagne, et comme je le disais, il a tenu à être bénévole auprès des services sociaux.

Il y a plusieurs raisons pour lesquels Faris ne veut plus entendre parler de la Syrie. Il en veut à son père qui dit-il, a « humilié » sa mère. Son père est un combattant du côté des rebelles. Il s’est remarié, alors que sa femme avait dû partir se réfugier en Turquie avec leurs sept enfants. Faris ne l’a pas supporté.

Il y a une deuxième raison pour laquelle il ne veut plus entendre parler de son pays: il a été déçu par les Syriens. Durant son périple à travers l’Europe, au sein du groupe de migrants avec lequel il voyageait, un monsieur a dû être conduit à l’hôpital en urgence. Ils étaient alors en Macédoine et Faris était le seul à parler anglais – il l’avait appris en suivant des cours du soir à Beyrouth après sa journée de travail. Il a donc accompagné cet homme se faire opérer. Dans l’urgence, il est parti en pyjama et en pantoufles en laissant ses affaires, dont ses papier, au campement. Quand il y est revenu, tout le monde avait repris la route, y compris la famille du monsieur opéré. Ses affaires à lui avaient été emportées. Le monsieur lui a donné son collier et son bracelet en argent, et Faris a repris la route à son tours. Une fois qu’il est arrivé en Allemagne, il a repris contact avec la famille du patient hospitalisé. Elle lui a fixé un rendez-vous, en lui disant: “Viens, nous t’attendrons à tel endroit. Nous te rendrons tes affaires et tu nous rendras le collier et le bracelet.” Lorsqu’il s’est présenté au rendez-vous, ils ont récupéré les bijoux et ils lui ont avoué qu’ils avaient perdu ses affaires depuis longtemps.

C’est pour cela que Faris, qui pourtant ne se plaint jamais de ses difficultés, ne veut plus entendre parler des Syriens.

L’étape d’après a été consacrée à l’un de mes cousins. Il était réfugié en Algérie. Il est passé par l’Espagne pour rejoindre l’Allemagne, où il a réussi à faire du regroupement familial, en faisant venir sa femme et ses trois enfants les plus petits. Il a trois autres grands enfants, l’un est marié au Qatar, l’une est mariée en Turquie, et le troisième est célibataire et vit en Algérie. Mon cousin l’y a laissé avec son grand-père. C’est encore l’une de ces familles complètement déchirées.

En Allemagne, mon cousin est très satisfait du logement qui lui a été donné, mais sa femme dit qu’elle se sent incapable de vivre dans un pays si différent du sien. Elle voudrait revenir en Turquie, mais elle ne sait pas par quels moyens: une fois que tu as quitté la Turquie, il faut attendre deux ans avant de pouvoir y revenir.

Le soir nous avons fait route vers Bonn, c’était notre dernière étape. Un autre de nos neveux y est réfugié. La dernière fois que nous lui avions rendu visite, l’hiver passé, il était complètement perdu, son logement était à peine salubre, et il n’avait pas de chauffage. Et par chance, la traductrice marocaine qui s’était occupée de lui à son arrivée a repris contact pour prendre de ses nouvelles: elle lui a rendu visite, et quand elle a vu dans quelles conditions il vivait, elle a tout de suite pris contact avec les services sociaux, et mon neveu a été changé de logement. Depuis, tout va beaucoup mieux pour lui.

Notre voyage terminé, nous sommes revenus à Genève. Je suis rentré d’Allemagne avec beaucoup d’espoir. Notre tour était très positif. Dans l’ensemble, tout le monde est bien logé. Les réfugiés sont mieux accueillis en Allemagne que nulle part ailleurs. Beaucoup sont dans l’incertitude à cause du temps qu’il leur faut pour obtenir les papiers, mais je leur dis: « Profitez-en de ce temps pour apprendre la langue! Car avec les papiers viendront les exigences comme la recherche de travail etc »

Désormais, j’ai peur que les récentes attaques compliquent la vie et l’intégration de tous ces réfugiés.

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