Journal d'un réfugié syrien

Farida

Il y a quelques semaines, j’ai commencé à évoquer des destins de femmes bouleversants par la lourdeur du tribut qu’elles ont payé à la guerre en Syrie. Farida est l’une de celles dont je dois conter l’histoire.

Je connais Farida depuis très longtemps. Elle est la meilleure amie de ma soeur Samira. Elles ont fait l’école ensemble, au village. Farida était issue d’une grande famille, alors que nous, nous étions très pauvres. Elle a toujours été très belle. Elle a deux soeurs, l’une est plus âgée qu’elle, l’autre est plus jeune. Toutes les trois ont été mariées à leurs cousins, trois frères originaires d’Alep. Farida a épousé le cousin le plus âgé; sa soeur aînée s’est mariée au plus jeune.

Ces filles sont issues de la grande bourgeoisie sunnite, qui a vu fondre sa fortune lors de l’arrivée du parti Baas au pouvoir. En 1963, il a lancé la révolution du redressement: tout a été nationalisé pour être redistribué.

Cette famille a tout perdu, mais elle a conservé son prestige: il était impensable que les trois soeurs n’épousent pas quelqu’un du même niveau social qu’elles. Elles ont chacune eu un enfant, puis deux d’entres elles ont divorcé en même temps. La troisième soeur a divorcé à son tour quelques temps plus tard.

Farida a eu une fille et sa soeur a eu un garçon. Les deux sont mariés.

Lorsqu’elles ont décidé de divorcer, elles ont dû renoncer à voir leurs enfants. C’était une condition imposée. Elles ont quitté Alep pour retourner au village. Par leur éducation, ces filles étaient très ouvertes. Le divorce s’est présenté à elles comme le seul moyen pour elles de regagner leur liberté; elles se sentaient en prisons à Alep, sous la coupe de leurs maris.

Elles étaient d’autant plus ouvertes que leur mère, Sarah, était une chrétienne du Liban qui s’était convertie en épousant leur père. Elle s’est si bien convertie que c’est elle qui enseignait le coran au village. Et pour cause: elle était la seule à savoir lire et écrire. Avant de rencontrer son mari, elle était infirmière dans un hôpital religieux au Liban. Son mari était venu s’y faire soigner. Ils ont décidé de se marier.

En dépit du divorce, Farida a eu l’occasion de revoir son fils. Mais cela s’est fait dans des circonstances dramatiques. C’était au début des années 1990. Son ex-mari avait bricolé le moteur de sa voiture pour qu’il fonctionne au gaz. Un jour, alors qu’il quittait Alep pour se rendre dans sa résidence secondaire avec ses enfants, la bonbonne de gaz a explosé. Une tante et deux enfants sont morts dans l’accident. Le fils de Farida, lui, s’est retrouvé à l’hôpital. Farida a eu le droit d’aller lui rendre visite.

Au village, nous étions pratiquement les seuls amis de Farida. Il faut dire qu’elle a toujours eu mauvaise réputation: elle était belle, divorcée et libre, tout cela donnait l’impression d’une fille facile. Les gens évitaient de la fréquenter.

Lorsque le baas a pris le pouvoir, la famille de Farida est soudainement devenue très pauvre. Son père était incroyablement modeste. Je me souviens l’avoir vu un jour au bord de la route. J’ai arrêté ma voiture pour lui proposer de monter. Il venait des champs et il m’a dit: « Je ne monte pas, je ne veux pas salir ta voiture.»

Finalement, Farida s’est remariée. Aussi incroyable que cela paraisse, elle a épousé un imam! Il venait d’un autre vill

age, et je crois qu’elle avait souffert d’être rejetée par notre société. Elle a commencé à avoir des enfants. Puis son époux s’est marié une deuxième fois, et une troisième fois encore, avec des femmes très jeunes. L’iman lui-même avait au moins dix ans de moins que Farida.

Farida a eu sept enfants avec lui. Les autres femmes aussi ont eu des enfants. Farida est devenue la belle mère de tous ces enfants-là. Elle vivait dans le village où exerçait l’imam. Elle s’est mise à s’habiller en noir et à ne plus avoir le droit de fréquenter d’autres hommes que ses frères, oncles ou son père. Elle défendait des postures rigoristes, mais tout cela semblait bien superficiel.

Avec la révolution, son mari est passé dans le camps des rebelles. Il est mort dès les premières années de la guerre. Farida s’est retrouvée avec ses sept enfants, mais aussi les deux autres épouses et tous leurs enfants. J’ai compris que cette époque a été très dure pour elle: à chaque bombardement, il fallait déplacer toute la famille. Alors elle a fini par décider d’aller en Turquie, avec ses sept enfants. Mais la vie n’y a pas été plus facile, et elle a dû accepter que deux de ses filles, 13 et 14 ans, se marient. L’une a eu deux enfants.

Un jour, Farida a appris que le village avait été libéré par les rebelles. Avec sa fille maman de deux enfants, et ses six autres enfants, elle a décidé de rentrer au village. Ils ont été touchés par un missile pendant qu’ils étaient en chemin. Sa fille, celle qui avait des enfants, le mari de cette dernière et un des fils de Farida ont été tués. Les deux enfants de sa fille se sont retrouvés orphelins.

Comme je l’ai déjà dis, Farida avait deux soeurs. L’une d’entre elles, Haïfa, est devenue une shabiha, c’est à dire membre de ces milices civiles qui exécutent les basses oeuvres du régime. L’autre soeur s’est remariée à un cousin. Il semblerait qu’elle mène une vie normale.

Farida a aussi trois frères. L’aîné est parti à Lattaquié avec sa femme. Un autre est infirmier, à Lattaquié ou à Homs, je ne sais pas.

Le troisième frère, lui, est d’abord resté au village. Mais quand l’armée est arrivée, il a décidé de se réfugier dans les environs de Homs, la région d’origine de sa femme. Il s’occupait d’une vache et d’un terrain dans le village de Telbisi et s’était installé dans une partie de l’étable avec sa famille. Telbisi a été bombardé. Le frère de Farida et le fils de ce dernier ont été tués. La mère et deux de ses filles ont perdu la moitié de la vue. Une troisième fille est devenue complètement aveugle. Elle aurait besoin d’une greffe de cornée, mais pour la faire opérer à Damas, il faudrait de l’argent. Beaucoup d’argent, dans les 4000 dollars. Et, bien sûr, cette veuve n’en a pas. J’ai promis à Farida que nous allions essayer de trouver les moyens d’aider sa belle-soeur.

Depuis plus de quatre ans, nous étions sans nouvelle aucune de Farida. Le contact avait été complètement rompu. Nous avons cherché partout sa trace. Impossible, elle avait disparu. Il y a quelque temps, nous étions sur Facebook et nous avons retrouvé Haïfa, sa soeur. Nous lui avons demandé des nouvelles de Farida. Elle nous a dit qu’elle n’était plus en contact avec elle, mais nous a indiqué sous quel nom d’emprunt la trouver sur Facebook. En peu de temps nous avons renoué le fil avec Farida, en échangeant d’abord des messages. Depuis, nous sommes en contact quotidien avec elle.

Depuis deux ans, elle est réfugiée à Istanbul, avec l’un de ses fils de 13 ans, et une fille de 8 ans. Deux autres de ses filles se sont mariées à leur tour. A Istanbul, elle a réussi à trouver du travail, des activités artisanales qu’elle fait à la maison. C’est une femme extraordinairement courageuse. Tout ce qui lui est arrivé est inconcevable. Et pourtant, se plaint-elle? Non, elle ne se plaint de rien. Et sa maison d’Istanbul est ouverte à tous.

Nous avons prévenus des amis là-bas pour qu’ils prennent soin d’elle. Car Farida n’a pas l’air en bonne santé: elle a perdu toutes ses dents; elle a un kyste derrière l’oreille. Farida a vécu mille vies. Elle n’a pourtant que 49 ans.

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