Journal d'un réfugié syrien

Karmo et Omran

Karmo vient de mourir à Alep. C’était un combattant rebelle. Il était grand et très beau. Il avait 20 ans, comme mon fils Kaiss dont il était l’un des meilleurs amis. J’adorais Karmo.

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Kaiss et Karmo ont fait connaissance lorsqu’ils avaient une dizaine d’années. Nous n’avions pas réussi à finir à temps les travaux dans notre appartement à Alep, et nous avions dû passer un semestre au village en attendant. Karmo et sa famille étaient nos voisins. Les deux garçons sont rapidement devenus amis, l’école a fortifié leurs liens. Karmo prenait toujours la défense de Kaiss, un garçon des villes qui découvrait la vie au village. Nos familles sont devenues tellement proches que lorsque sa maman a accouché d’un nouveau garçon, Karmo a dit: « Je veux que mon frère s’appelle Kaiss .» Et c’est ainsi que l’enfant a été nommé, bien que Kaiss ne soit pas un prénom islamique et qu’il ne soit pas très courant.

Le papa de Karmo, Khaled, est l’un de mes amis. Il a un an de moins que moi. Nous avions fait une partie de notre scolarité ensemble, puis nous nous étions perdus de vue, jusqu’à ce que sa famille et lui déménagent dans une maison de notre quartier. Nous avons réussi à nouer des liens très forts malgré le peu de points que nous avions en commun. Ils sont devenus nos meilleurs voisins.

Khaled n’a pas fait d’études, mais il est le descendant d’une grande famille du village, de celles qui possédaient beaucoup de terres avant la révolution du parti Baas. Ce sont des gens droits, d’ailleurs, c’est une famille appréciée par tous. Elle est très respectueuse des traditions. Khaled a deux frères et tous les trois vivent toujours ensemble sous le même toit. Leur maison compte une grande pièce ouverte tout le temps et à tous, où le café est offert. On l’appelle la madafa. La famille de Khaled est la dernière au village à maintenir cette tradition d’hospitalité.

Mon ami Khaled est quelqu’un de sincère, on peut vraiment lui parler de coeur à coeur. Il y a deux semaines, il m’a contacté en me demandant si je l’avais oublié et pourquoi je ne donnais pas signe de vie. Nous avions aussitôt échangé des messages.

L’année dernière, un soir d’iftar, son fils Mahmoud, 13 ans, a été tué pendant un bombardement. Ca a été un massacre, une de ses nièces a aussi perdu la vie.

A l’époque, Karmo était en encore Turquie. Son père l’y avait envoyé en 2013, pour qu’il échappe au service militaire. J’avais proposé à Khaled d’aider son fils à faire son chemin en Europe, mais Khaled m’avait répondu: « Pas question. »

Lorsqu’il a appris la mort de son petit frère Mahmoud, Karmo est revenu en Syrie sans prévenir ses parents. Il a pris part au deuil au village, puis il a décidé de prendre les armes contre l’armée officielle. Je ne sais pas quel groupe il avait rejoint, mais il combattait dans la province d’Idlib, à Jisr al-Shughur . Il y a quelques semaines, lorsque les rebelles ont décidé de passer à l’offensive pour casser le siège du régime, il est parti sur le front d’Alep.

Il y a tout juste une vingtaine de jours, Karmo est revenu au village, le temps de se marier avec une fille d’un village voisin. Il a ensuite regagné Alep, où il vient d’être fauché par la mort, dans des circonstances que j’ignore. D’après ce que je j’ai compris, sa dépouille a été aussitôt ramenée au village où il a été enterré de nuit et sans cérémonie pour ne pas attirer l’attention des avions du régime.

Khaled et sa femme n’auront donc eu le bonheur de voir Karmo marié qu’une vingtaine de jours. La guerre leur a pris deux fils: Mahmoud et Karmo. Et moi, je me demande toujours comment arrêter cette machine de guerre. C’est tellement grave de laisser les choses empirer sans agir dans une situation pareille.

Mon fils Kaiss a perdu son ami. Il se rend bien compte de la chance qu’il a d’être réfugié en Suisse. Mais j’observe que sa déception, le fait que les Syriens soient complètement largués par la communauté internationale, le rendent de plus en plus pensif.

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Tout le monde a vu les photos et la vidéo du petit Omran, cet enfant de cinq ans blessé la semaine passée dans un bombardement d’Alep. IMG-20160823-WA0001Quand j’ai visionné cette vidéo, avant qu’elle fasse le tour de la planète et que tous les médias se mettent à en parler, ce qui m’a atterré le plus, ce n’est pas son regard vide, mais le fait qu’il ait hésité, en regardant d’un côté, puis de l’autre, à essuyer sur sa chaise la main pleine de sang qu’il venait de porter à son front.

Cela m’a replongé dans cette sensation que j’ai toujours eue en tant que Syrien: dans mon pays, l’être humain est bien la dernière chose. Il passe après les biens et les affaires matérielles. Je me rappelle cette fois où j’étais monté dans un minibus à Alep, un véhicule privé, comme tous les transports en commun en Syrie. Je m’étais assis à l’avant, à la première place. La lumière tapait dur, et j’avais abaissé le pare-soleil pour m’en protéger. Le chauffeur l’avait aussitôt remis à sa place en me disant: « Ca n’est pas fait pour vous. J’ai payé cher ce minibus, ce n’est pas pour que tu me l’abîmes, au prix où tu payes ton trajet. » A ses yeux, le minibus était beaucoup plus important que moi.

Ce souvenir cuisant m’a accompagné toute ma vie, et ce que j’ai lu dans l’attitude de Omran est exactement du même ordre. Alep est en état de guerre, il vient d’être sorti des gravats. Et malgré tout, la perception qu’il a de sa vie, c’est que le matériel est plus important.

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