Journal d'un réfugié syrien


Il fut un temps où la Syrie jouait un rôle régional important. Elle était un partenaire politique avec lequel il fallait compter dans le triangle saoudien-égyptien-syrien, voire même, dans certains cas, un décideur. Il était impensable de faire quoi que ce soit au Moyen-Orient sans solliciter la Syrie. Même au moment de l’intervention américaine en Irak à laquelle elle s’était opposée, les canaux de dialogue n’ont jamais été rompus entre Washington et Damas.

Aujourd’hui, une toute autre équation s’est mise en place. Tout se passe comme si n’importe qui pouvait venir en Syrie et s’y installer. Ouverte à tous les vents, elle est plongée dans une situation qu’il devient de plus en plus difficile à réparer et qui l’oriente vers des divisions irréversibles. Une situation, à dire vrai, que personne ne peut prétendre contrôler, et Bachar al-Assad moins qu’aucun autre: cela fait longtemps que les troupes terrestres de l’armée loyale sont sous la supervision des Iraniens et que l’armée de l’air est sous le contrôle des Russes.

Il suffit de dresser la liste des intérêts qui s’entremêlent dorénavant sur le terrain pour comprendre qu’il est devenu presque impossible d’envisager une solution.

– On dit que les Britanniques sont prêt de Al-Tanef, un point de frontière avec l’Irak, pour y entraîner des hommes de l’armée libre

– Au nord-est de la Syrie, dans les zones sous contrôle kurde, les Américains comptent trois bases.

– Les Français sont présents à Kobané.

– La présence militaire iranienne est officielle en Syrie. En plus les millitants du Hezbollah, on sait que des Pakistanais, des Afghans et des Irakiens chiites se battent au côté du régime.

– Les Russes comptent quatre bases en Syrie: Tartous, Lattaquié, Hmemeim et Palmyre. Et ils n’interviennent plus seulement depuis les airs. A Alep, ils ont désormais des hommes sur le terrain. Pour les généraux russes, la Syrie est un champ d’expérimentation.

 

 

– On entend dire que même les Chinois ont envoyé des soldats en Syrie, qui aident les Russes dans leur tâche. Eux aussi veulent avoir leur place autour de la table des négociations.

– Et évidemment, il y a toute la partie qui reste sous le contrôle de Deich.

– Il ne manquait plus que les Turcs, qui ont à leur tour fait leur entrée en Syrie, à Jarablus, à même pas 50 km de Kobané. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ne sont pas entrés sans l’accord des Russes – et donc sans que le régime soit au courant. Cette entente est une nouveauté. Depuis le début du conflit, Turcs et Russes s’étaient farouchement opposés sur la question syrienne. L’objectif des Turcs est très clair: il s’agit d’empêcher les kurdes d’installer un Kurdistan qui s’étendrait sans discontinuer de l’est à l’ouest de la Syrie. Nous parlons des mêmes Kurdes que ceux sur lesquels la coalition occidentale s’est appuyée pour chasser Deich. C’est révoltant de les avoir laissé croire à la possibilité de grand territoire kurde sur tout le nord de la Syrie et à l’ouest de l’Euphrate.

– Même la coalition nationale syrienne, l’opposition au régime basée en Turquie, parle ces jours d’installer un gouvernement de transition dans les zones libérées, dans la province d’Idlib. Elle doit se dire que si elle n’entre pas maintenant, elle n’aura pas sa place à la table des discussions, alors que tout le monde y a mis les pieds pour être sûr de pouvoir s’y assoir.

 

Pendant ce temps, le nettoyage ethnique continue de progresser. La semaine dernière, un accord a été conclu entre l’armée loyale et les rebelles de Daraya. La ville est rendue à l’armée sous condition de faire sortir les rebelles et leur famille. Quand on sait que Daraya a été la première ville à se soulever en 2011… On voit bien comment s’opère le changement démographique qui dessine peu à peu une Syrie « utile » (pour le régime), une partie de la Syrie (# 30%) qui engloberait Damas, Homs, Hama, Tartous et Lattaquié.

Le premier accord de ce type concernait Homs en 2014. Les rebelles ont quitté la ville pour se réfugier dans la province d’Idlib. Il y a eu des accords similaires à Madaya, Zabadani. Celui de Mouadamya est en train de se préparer. Ce sont autant de villes, toutes sunnites et opposées au régime, qui ont été assiégées par l’armée pour mettre les habitants sous pression et les forcer finalement à fuir. Ce n’est pas tout: le régime et les Russes s’acharnent à bombarder la région d’Idlib pour que tous ces malheureux évacués n’y trouvent que des ruines en arrivant. (ci-dessous, la photo d’une nuit rouge il y a deux jours à Idlib, proie des bombes du régime et de l’aviation russe).

 

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