Journal d'un réfugié syrien

La spirale des représailles

image
J’ai déjà eu l’occasion d’écrire sur mon meilleur ami, Khaled. C’était un avocat, un blond de petite taille, aux yeux clairs et aux cheveux frisés. Il a été tué le 2 août 2012, c’est le premier de mes amis à avoir été assassiné. J’ai été informé de sa mort le lendemain, le jour de son enterrement. A l’époque, nous étions en plein ramadan, et moi, je commençais tout juste mes procédures d’asile à Fribourg. Ce que j’avais alors appris, c’est qu’il avait invité ses beaux parents au village pour célébrer le ramadan. En prévision du repas du soir, il avait pris la route pour la ville voisine, Ariha, afin d’y chercher des laham bajin , ces sortes de petites pizzas à la viande. Il était au volant lorsqu’un sniper l’a visé et tué.

Il m’aura fallu toutes ces années pour coller les morceaux et comprendre, enfin, les circonstances exactes de sa mort.

Khaled et moi avons fait toute notre scolarité ensemble au village, et nous partagions toutes les activités et projets en dehors de l’école, comme le football. De nos 5 à 6 ans, jusqu’à nos 19 ans, lorsque je suis parti étudier en France, nous avons été comme les doigts de la main. Même à mon retour, nous avons cohabité dans une chambre pour quelques temps à Alep. Lorsqu’il a fini ses études d’avocat, il est revenu vivre au village et a ouvert son cabinet à Ariha, avec deux associés.

Nos parents aussi étaient proches, son père avaient été un ami du mien qui est mort jeune. Chaque année, de la fin du mois de mars au mois de septembre, pendant la saison des moissons, nous partions comme beaucoup de familles nous installer dans les plaines, à 10 km du village. Dans la campagne, chaque famille occupait une pièce, qui était séparée en trois, animaux et foins au fond, mangeoires au milieu et espace d’habitation devant. Ma famille n’était pas propriétaire de sa propre étable, nous travaillions pour d’autres. Khaled et sa famille logeaient dans une étable voisine de la notre, c’est là que notre vie amicale est véritablement née.

A un moment donné, un malentendu a failli nous coûter cette amitié. Khaled avait souhaiter se fiancer avec sa cousine, mais leurs parents respectifs s’entendaient mal et les choses ne se sont pas bien passé. Poussé par certains, notamment ma mère, et parce qu’il s’agissait d’une fille belle et de bonne réputation, je me suis à mon tour bêtement présenté pour me fiancer à elle. Khaled l’a très mal pris. J’ai bien sûr renoncé à cette idée, mais nous ne nous sommes pas parlé pendant une année. J’ai dû forcer pour rétablir les relations avec lui, il a vraiment eu du mal à dépasser cette étape. Mais les choses ont repris doucement, et lorsque je me suis marié et Khaled est venu me féliciter.

Pour en revenir à cet été 2012, une dizaine de jours après la mort de Khaled, nous avons appris la mort du frère de Fatima, ma belle soeur. Khaled était le cousin de cet homme. Puis un autre cousin est mort à son tour et un autre encore. Khaled, Zaher, Aref et Bassam… En l’espace d’un mois, ces quatre hommes issus de la famille al-Rawal avaient été tués.

C’était une période où le village était très fortement contrôlé par l’armée loyale. Jusque-là, il n’y avait eu aucun accident de ce type. Aucun des ces cousins n’avaient participé à des manifs, aucun ne militait ouvertement contre le régime. Seul l’un des quatre, étudiant à l’école d’ingénieur à Alep, s’était distingué en effectuant des traductions pour le Comité de l’ONU qui était chargé de vérifier où et qui utilisait des armes en ce début de conflit.

A l’époque, personne n’a été en mesure d’établir des liens entre ces différentes morts. Ce n’est qu’il y a quelques semaines que j’ai eu reçu suffisamment d’éléments de la part de quelqu’un de très bien informé pour comprendre enfin comment les choses s’étaient enchaînées.

Quelques temps avant les meurtres des cousins al-Rawal, en juillet 2012, un autre homme, Ahmad Khorbaty avait été retrouvé mort. Son corps avait été écrasé. Tout laisse à penser que ce monsieur aurait été tué en raison de sa participation aux événements de Hama, en 1982, lorsque le régime a massacré des milliers de frères musulmans ou supposés comme tels. Quand j’étais jeune, je me souviens d’avoir entendu cet Ahmad raconter les événements de Hama, comme si il s’agissait d’exploits, même si il se gardait bien de dire qu’il avait lui même directement participé aux tueries. En tout cas, en 1982, il effectuait son service militaire au sein de l’armée et il avait été envoyé à Hama.

D’après les informations que j’ai récemment apprises, lorsque son père a été retrouvé mort, la fille d’Ahmad al-Khorbaty a décidé de mener une enquête. Elle a appris qu’un membre de la famille al-Rawal l’avait probablement dénoncé à l’armée libre en raison de sa présence à Hama durant le massacre.

L’armée libre commençait alors à prendre pied dans la région d’Idlib. La brigade Suqour al-cham (la brigade des faucons du levant) avait vu le jour sous la direction de Ahmad Aïssa. Il se trouve que ce dernier a perdu son père, et trois oncles, pendant les événements de 1982. Ahmad Khorbaty aurait été liquidé en représailles, trente ans après.

A son tour, la fille d’Ahmad Khorbaty s’est mis en tête de venger son père. C’est ainsi qu’elle s’est rendue dans le jebel al-Zaouïa pour essayer de découvrir qui l’avait tué, et qui, au village, l’avait dénoncé. Avec les information qu’elle a obtenues, elle a rendu visite au colonel de l’armée loyale qui supervisait la région pour lui raconter son histoire. Il lui aurait demandé: « Combien veux-tu d’hommes de la famille al-Rawal en réparation? ». Elle lui aurait répondu: « J’en veux au moins 10, et les meilleurs d’entres eux ».

 

C’est ainsi qu’ils auraient commencé par tuer Khaled, mon ami avocat, le plus diplômé de la famille. Ensuite, des soldats ont débarqué au village le 13 août, à 5h00 du matin. Ils avaient pour mission de mettre la main sur un maximum d’hommes de la famille al-Rawal. Deux des frères de Fatima qui avaient appris qu’ils étaient menacés, avaient quitté leur maison à temps. En revanche, un troisième frère, Zaher, qui habitait ailleurs, n’avait apparemment pas été prévenu.

Ce matin-là, des soldats se sont arrêté chez Fatima et mon frère pour boire un thé. Ils leur ont dit: « Nous venons d’attraper deux terroristes ». Bien sûr, mon frère et ma femme n’ont pas compris sur le moment de qui il s’agissait. Juste au même moment, le téléphone a sonné, et mon frère a décroché. Au bout du fil, quelqu’un lui a annoncé que le Zaher venait d’être descendu d’une balle dans la tête devant la maison de sa propre belle famille. Aref, lui, a été tué d’une balle dans la bouche. Quant à Bassam, le quatrième cousin, il était parti aux champs, à côté du village. Il a été visé par un sniper pendant qu’il était en train de cueillir des figues.

Tous ces hommes ont dû être enterrés sans cérémonie, interdiction formelle de l’armée loyale. Selon le récit officiel, ils avaient tous été tués par des jihadistes.

Je me souviens qu’au village, Ahmad Khorbaty n’a jamais eu très bonne réputation. J’ai appris que tous les membres de sa famille sont devenus des shabihas, ces supplétifs du régime. C’est le cas de sa fille et de ses deux frères. Ironie du sort, l’un d’entre eux, Diah, a fait toute sa scolarité avec mon ami Khaled et moi-même. Enfants, nous passions tout notre temps tous les trois. J’ai entendu dire qu’il vivait maintenant à Lattaquié et que sa famille n’avait plus beaucoup de contact avec le village.

Author :
Print

Leave a Reply