Journal d'un réfugié syrien

Parmi mes cousins, deux ont été colonels dans l’armée syrienne. L’un d’entre eux s’appelle Mohammad Iad, il porte exactement le même nom que son cousin germain, mon ami, qui est le directeur de l’école au village et dont nous n’avons plus eu la moindre nouvelle depuis un an et demi. Ce Mohammmad-là a été arrêté pour avoir manifesté sa joie après la libération la ville d’Idleb, le chef lieu du département de mon village, par les rebelles en mars 2015. Au moins deux fois, ses proches ont payé des cautions pour obtenir sa libération. En pure perte, on ne sait même pas si il est toujours vivant.

Pour en revenir à mon cousin Mohammad, qui était colonel dans la branche des techniciens de l’armée de l’air, je viens d’apprendre qu’il avait lui aussi été arrêté courant août.

Il avait fait son entrée dans l’armée après le bac, à l’âge de 18 ans, et grâce à l’un de mes oncles qui connaissait à Damas Mustafa Tlass, le ministre de la Défense et père de Manaf Tlass, il avait pu y entamer une carrière. A l’époque, la montée en grade était quasi automatique: tous les quatre ans, on obtenait sa promotion. Depuis, des conditions plus restrictives ont été instaurées. Mais mon cousin est parvenu à gravir tous les échelons jusqu’à celui de colonel. Il l’a été pendant huit ans avant d’être poussé à la retraite, avant même d’avoir ses cinquante ans. C’était bien avant le début du soulèvement.

 

Mohammad, qui est le fils de la soeur de ma mère, est âgé d’une soixantaine d’années. Il est le père de cinq filles et deux fils. Il habite à Al Hamdania, un quartier à l’ouest d’Alep, tout proche des écoles militaires qui sont passées sous contrôle des rebelles il y a près d’un mois, avant d’être reprises par l’armée il y a une semaine. Par le passé, il a été très sportif. Mais, il n’est plus en si bonne santé: il souffre aujourd’hui du diabète.

Je ne m’entendais pas du tout avec lui, en raison de sa mentalité de militaire très rigide. Nos liens ont toujours été superficiels, même si il est considéré comme un cousin relativement important dans la famille en raison de son rang. Pour tout dire, je ne l’avais plus contacté depuis que j’ai quitté la Syrie, même si je continuais à avoir des nouvelles par l’intermédiaire de Youssef, un ami commun réfugié en Turquie où il est mort des suites d’une opération cardiaque au printemps dernier. Youssef – directeur général de la production de l’huile- l’avait encouragé à quitter Alep, mais Mohammad lui répondait toujours qu’il préférait rester à la maison.

Ce cousin n’a jamais cru dans la révolution. Lorsque j’en parlais avec lui, il me disait que ce n’était pas la peine de tenter quoi que ce soit. D’après lui, contre le régime, c’était perdu d’avance.

Son fils aîné, qui a près de 36 ans, est marié à une alaouïte et ouvertement pro-régime. En revanche, sa fille aînée a épousé un militaire, colonel à l’Académie al-Assad où j’ai travaillé à mon retour de France, qui a fait défection dès le début des événements. Ce couple ainsi qu’une autre fille de Mohammad ont quitté Alep pour la Turquie. Ils vivent dans un camp de réfugiés réservé aux militaires qui ont fait défection. Je sais que ces deux filles ne parlaient plus à leur père.

Toujours est-il que je viens d’apprendre que mon cousin, sa femme, deux de ses enfants célibataires et son fils aîné que je viens de mentionner, ont été arrêtés il y a une vingtaine de jours. Les services secrets de l’armée de l’air, la branche la plus sinistre des moukhabarat, sont venus chez mon cousin et auraient embarqué tous ceux qui s’y trouvaient alors. Depuis, personne ne sait ce qu’ils sont devenus. D’après ce qu’ont appris des proches, à un moment donné, la fille de Mohammad aurait perdu son téléphone mobile. Or ce téléphone aurait servit par la suite à établir des communications avec Rakka, la capitale de Deich en Syrie. Et c’est pour cela que mon cousin et toute sa famille auraient été arrêtés. Je n’ai aucun moyen de vérifier si cette explication tient la route et personne que je connaisse en Syrie ne peut le faire: il est impossible d’aller dans les zones sous contrôle du régime.

Mais ce qui est sûr, c’est que j’ai vraiment pitié de tous ces gens qui sont restés pro-régime envers et contre-tout, ce qui a permis au régime de se maintenir, et qui deviennent à leur tour ses victimes. Le plus pathétique, c’est que Mohammad a été arrêté à moins de 500 mètres de l’école où il a accompli toute sa carrière militaire. C’est le propre de l’arbitraire, le régime s’est toujours comporté comme ça. Il n’a aucun ami.

Ca me rappelle en passant ce qui est arrivé au frère de Youssef, l’ami qui est mort en Turquie il y a quelques mois. Cet homme est un membre actif du parti Baas, et pourtant, il a été deux fois emprisonné. La dernière fois qu’il est sorti de détention, il avait même une jambe cassée. Tout ça, uniquement parce qu’il a eu le malheur de porter le même nom qu’un rebelle.

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L’accord conclut entre les Américains et les Russes à Genève au sujet d’une trêve me laisse très pensif. Quelle victoire pour le régime! On demande beaucoup à l’opposition, qui a été complètement trahie par les Etats-Unis, et pendant ce temps, le régime et les Russes ont bombardé dimanche pour la énième fois le marché des légumes de la ville d’Idlib, causant des dizaines de morts, dont 36 ont pour l’heure été identifiés, et parmi eux des enfants, et soixante blessés.

Qui peut comprendre que les Russes soient appelés à jouer les arbitres entre le régime et l’opposition, alors qu’ils sont l’un des principaux protagonistes du conflit? Je m’en veux d’avoir été si naïf autrefois. Aujourd’hui il n’y a rien à quoi se raccrocher, plus rien à espérer.

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