Journal d'un réfugié syrien

L’autre colonel

Ibrahim est le deuxième de mes cousins qui a atteint le rang de colonel dans l’armée syrienne. Il occupait un poste sensiblement plus important que Mohammad, dont j’ai parlé récemment, puisqu’il a fait toute sa carrière militaire dans les forces spéciales, en particulier au sein des contingents déployés par l’armée syrienne au Liban. L’un de ses faits d’armes est d’avoir participé à l’opération d’encerclement de l’ambassade de France à Beyrouth en 1990, lancée par les Syriens pour tenter de capturer Michel Aoun. Le chef militaire chrétien s’y était réfugié après l’assaut donné contre le palais présidentiel de Baabda.

A l’époque, Ibrahim était capitaine. Lui aussi avait réussi, grâce au piston de l’un de nos oncles, à s’engager dans l’armée après le bac pour y faire une carrière militaire. Il est resté à Beyrouth jusqu’en 2000 avant le retrait des forces syriennes, en 2005.

Entre-temps, on peut dire qu’il avait appris à bénéficier des privilèges conférés par son poste. Il menait un grand train de vie, rien à voir avec celui de Mohammad, mon autre cousin colonel. A ce titre, il n’était pas très bien vu au sein la famille. Tout le monde le disait corrompu. D’ailleurs, quand il n’y a plus rien eu à trafiquer entre Beyrouth et Damas, il s’est débrouillé à se faire payer par les jeunes appelés au service militaire qui avaient les moyens de soudoyer la hiérarchie afin de pouvoir rester à la maison le temps du service. La combine était courante à l’époque. Chaque officier se débrouillait pour être payé par quelques soldats, c’était comme un salaire supplémentaire.

Il y avait quand même un aspect très contradictoire dans la personnalité d’Ibrahim: il a toujours été très religieux. Il devait se cacher pour faire sa prière dans l’armée. Je dois admettre que lorsqu’il revenait au village, il se comportait de manière généreuse, il donnait de l’argent à ceux qui en avaient besoin.

Ibrahim a grimpé tous les grades, jusqu’à celui de colonel, qu’il a conservé huit ans avant d’être lui aussi contraint de quitter l’armée. Lorsqu’on l’a mis à la retraite, en 2006-2007, il avait amassé une petite fortune et pris du ventre, comme tout général qui se respecte et n’économise jamais une occasion de manger. Il s’est alors lancé dans l’immobilier. Il a acheté un terrain à Alep, sur lequel il a fait bâtir un immeuble de cinq étages. Au village également, il a fait construire un immeuble pour lui, ses parents, et il a vendu un étage à sa soeur. Il s’agissait de sa résidence secondaire, mais il est venu y habiter après avoir quitté Alep, dès le début du soulèvement.

 

Ibrahim a eu deux filles et deux fils. Il a marié ses deux filles à deux de ses neveux, les fils de sa soeur qui vivaient à Jisr al-Choghour, une ville qui a toujours été mal vue par le régime car jugée insoumise depuis les années 1980. C’est d’ailleurs la première ville à avoir été fouillée par l’armée après le soulèvement. Les deux beaux-fils d’Ibrahim ont été arrêtés et jetés en prison où ils ont passé deux mois. Etre originaire de Jisr al-Choghour suffit à faire de vous un suspect. Ils ont été libérés, puis repris et à nouveau faits prisonniers deux ans plus tard. Ils sont toujours détenus.

Malgré l’arrestation de ses gendres, et la mort de ses deux petits fils, les enfants de sa fille lors d’un bombardement du régime de Jisr al-Choghour après sa libération, Ibrahim n’a jamais cessé d’être un partisan du régime. J’ai eu plusieurs discussion avec lui, lorsque j’étais encore en Syrie: il continuait de défendre l’armée loyale, comme si il en faisait toujours partie. J’ai appris plus tard qu’il avait même été voir le responsable militaire de la région pour reprendre volontairement du service. Finalement, l’affaire ne s’est pas concrétisée car ils n’ont pas réussi à se mettre d’accord. Ibrahim voulait retrouver un grade officiel, et les militaires lui ont seulement proposé d’être un shabiha, un supplétif civil de l’armée officielle.

Autant dire que lorsque cela s’est su au village, tous les opposants au régime ont été très déçus par son comportement. Certains ont même décidé de se venger: des rebelles ont envahi la maison d’Ibrahim, et sous ses yeux, il lui ont pris sa voiture et son argent.

En juin 2015, quand Jisr al-Choghour a été libéré par les rebelles, la famille de la soeur de Ibrahim a fui le village, par peur de bombardements de représailles de l’armée loyale. Ils se sont tous réfugiés à Al-Qania, un village chrétien. Au bout d’un moment, quand ils ont jugé qu’ils était temps de rentrer, les membres de cette famille sont montés dans un minibus. Sur la route du retour, le véhicule a été touché par un bombardement. Sept personnes ont été tuées, dont les deux petits enfants du cousin Ibrahim.

Ce dernier est parti à Damas avec ses parents, pour essayer, soit-disant, d’obtenir la libération de ses deux gendres. Mais il a payé plusieurs rançons sans jamais y parvenir.

Aujourd’hui, il survit à Damas en faisant le taxi. Il a perdu tous ses biens: l’immeuble qu’il avait fait construire à Achrafieh, dans le quartier kurde d’Alep, a été endommagé dès le début de la bataille d’Alep. Ses filles et toute leur belle-famille sont réfugiées en Turquie, Ses deux fils se sont installés en Algérie. L’un de ses frères, Mohammad, qu’il avait fait venir à Beyrouth lorsqu’il était en poste, a fait toute la route de l’Algérie, en passant par la Libye, l’Italie et jusqu’à le Suède, où il a réussi à faire un regroupement familial. L’autre frère, Oussama, vivait aussi à Alep. A un moment, il a quitté la ville pour se réfugier au village. Puis à une époque où la situation s’est calmée, sa femme a voulu voir ses parents à Alep. Ils sont donc revenus. Mais un jour, sa femme s’est littéralement volatilisée: elle est sortie, et personne ne l’a plus jamais revue ni ne sait ce qui lui est arrivé; on ne peut pas exclure qu’elle soit partie avec un combattant car elle ne s’entendait pas très bien avec son mari. J’ai appris que Oussama s’était remarié il y a à peu près un an, il lui fallait une épouse pour s’occuper de ses trois enfants.

En dépit de tout ce que Ibrahim a enduré ces dernières années, il est resté fidèle à ce régime criminel. Il est du même côté que Michel Aoun, qui faillit, lui, être tué par le régime il y a 25 ans.

Pour moi qui crois toujours en l’être humain, et en sa bonne volonté, c’est absolument incompréhensible.

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