Journal d'un réfugié syrien

J’ai fait un rêve l’autre nuit, qui m’a semblé tellement concret que lorsque je me suis réveillé, j’avais un sourire sur les lèvres.

J’avais passé une soirée avec des amis suisses, tranquille mais bien arrosée. Nous avons bu du porto, et je n’ai pas beaucoup l’habitude de ces alcools un peu sucrés. C’était une soirée de discussion. Nous avons parlé de choses et d’autres, notamment de ce qui venait de se passer au Conseil de sécurité où la Russie et les Etats-Unis se sont lancés des accusations au sujet des événements récents en Syrie: le bombardement par l’aviation américaine de soldats de l’armée loyale à proximité de Deir Ez-Zor, puis le bombardement, par l’aviation russe et/ou syrienne d’un convoi humanitaire de l’ONU qui s’acheminait vers Alep. Les uns et les autres nient leur responsabilité mais tout cela n’est qu’une mascarade,. Dans les deux cas, chacun savait très bien ce qu’il faisait. Et le bilan de tout ça, ce sont des morts syriens par dizaines. Un autre constat primordial s’impose: le bombardement d’un convoi humanitaire onusien pour la première fois est la démonstration que l’image de l’ONU n’a dorénavant plus aucune valeur. Personne, vraiment plus personne, ne croit ni ne respecte plus rien. Depuis plus de cinq ans, le Conseil de Sécurité se débat avec le dossier syrien: il a fait la preuve de sa totale impuissance, il n’a aucun pouvoir.

La conversation avec mes amis allait bon train, mais elle a fini par nous laisser complètement abattus: cette affaire de convoi bombardé est une nouvelle dégénérescence, une de plus, de la crise en Syrie. D’autant plus qu’elle s’est déroulée au moment où on était en train d’évaluer les possibilités de faire durer la trêve à Alep. C’est de la provocation pure que de l’avoir torpillée.

Toujours est-il qu’en fin de soirée, j’ai été me coucher. Et je me suis mis à faire ce rêve. J’étais invité à un dîner, je ne sais pas où, mais il y a avait beaucoup de monde, comme si la réception avait suivi une conférence onusienne. Il y avait des chefs d’Etat dans l’assemblée, notamment Barack Obama et Bachar al-Assad. J’ai croisé Barack Obama. Il était plus vrai que nature: grand, mince, hyper élégant avec sa cravate rouge. J’ai d’abord commencé par le complimenter, puis je lui ai dit: « Vous avez bien réussi votre mandat. Cependant, vous avez commis une erreur en n’étant pas suffisamment ferme dans le dossier syrien. Je comprends tout à fait qu’il n’était pas dans votre mandat d’intervenir en Syrie, mais les conséquences de cette non-intervention s’avèrent plus graves encore que les conséquences de l’intervention de Bush en Irak. »

Pendant que je lui disais tout cela, le président américain rigolait, en faisant de grands gestes, comme celui de brandir son verre à la santé de tous. Je comprenais qu’il ne voulait pas vraiment m’écouter, et qu’il prenait mes paroles à la légère. Pourtant, j’ai poursuivi: « Entre l’intervention et la non-intervention, il y aurait pu avoir une solution médiane. Comme lorsque le régime syrien a eu recours à des armes chimiques: à ce moment là, la décision a été prise de démanteler son arsenal et il y a eu des résultats concrets, ce qui prouve que quand vous le voulez, vous pouvez en obtenir. Mais la pression n’aurait pas dû s’arrêter là. Chaque fois que vous avez haussé le ton contre Bachar al-Assad, les menaces ne se sont jamais concrétisées. Le fait est que vous avez en quelque sorte trahi le peuple syrien qui avait confiance en vous. Ce peuple vous a toujours dit qu’il n’attendait pas de vous une intervention, mais au moins, il était clair qu’il comptait sur vous pour maintenir durablement la pression. Vous n’avez aucune excuse et j’accuse la communauté internationale dans son ensemble d’avoir manqué à ses responsabilités. »

Tout en continuant de rigoler, Barack Obama a essayé plusieurs fois de me rapprocher de Bachar al-Assad. J’ai essayé d’esquiver chacune des tentatives, mais à un moment, je me suis malgré moi retrouvé face à face avec lui. Son apparence était conforme aux photos officielles datant d’avant la guerre: même visage, même regard.

Personnellement, je n’ai jamais trouvé Bachar al-Assad beau, mais ce n’est pas le cas de beaucoup de mes compatriotes. Il est grand et il a les yeux bleus: dans notre norme, en Syrie, les yeux clairs et une haute taille sont des attributs de beauté. Lorsque je travaillais au Ministère à Damas, nous n’étions que deux hommes, tout le reste de l’équipe était composé de femmes. Et bien figurez-vous que pratiquement tous les matins, la conversation tournait autour de la beauté de Bachar al-Assad. Mes collègues participaient même à ce sondage qui le comparait au Turc Erdogan. Toute la question était de savoir qui d’entre eux était le plus beau, le meilleur… Je me souviens aussi de cette cousine, âgée de 55 ans, qui était complètement folle de lui. Bachar par ci, Bachar par là, elle n’arrêtait pas.

Enfin, pour en revenir à mon rêve, j’étais donc coincé devant lui. Il y avait des gâteaux à proximité et il m’a dit: « Je te conseille de goûter celui-là, il est très bon ». Franchement, la dernière chose que j’avais envie de faire est de goûter quelque chose venant de lui. Mais par politesse j’ai accepté. Et effectivement, ce gâteau était très bon.

Le rêve s’est terminé ainsi, et j’avais le sourire au réveil. Je n’ai jamais cru dans l’interprétation des rêves, mais celui-là avait quand même une certaine force. Si j’avais eu l’occasion de transmettre un message à Bachar al-Assad, comme j’ai pu le faire avec Barack Obama dans mon rêve, je crois que je lui aurais dit: « Il faut arrêter. Qu’est-ce que tu cherches avec tous ces crimes contre l’humanité? Plus vite tu mettras un terme à tout ça, plus rapidement le sang s’arrêtera de couler. Prends cette décision courageuse qui t’offrira la chance d’être au moins pardonné par certains Syriens. »

En ce qui me concerne, je n’ai aucune légitimité à pardonner ou pas. Mais ma position vis à vis de Bachar al-Assad est très claire: il est le responsable des 500 000 morts, des six millions de réfugiés et des destructions en Syrie. A 100%. Le 31 mars 2011, quelques jours après les premières manifestations, si il avait tenu un discours intelligent au lieu de faire l’idiot, il aurait évité une crise régionale qui s’est transformée en crise internationale et a conduit à un nouveau rapport de force sur la scène mondiale. Avec toutes les atrocités que l’on sait.

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