Journal d'un réfugié syrien

Ce qu’il reste de bonté

Il y a quelque semaines, j’ai raconté comment mon cousin Mohammad, ancien colonel de l’armée syrienne, avait été arrêté à son domicile de Alep avec certains de ses proches par les moukhabarats. Nous étions sans nouvelles, mais je viens d’en avoir. Le week-end dernier, sa femme, Hanouf, m’a contacté au téléphone.

En fait, dès que j’avais été informé de cette interpellation, j’avais appelé un autre des mes cousins au village. Je lui avais dit: « Va voir le frère de Hanouf, demande-lui si nous pouvons aider d’une manière ou d’une autre, et fais passer mon numéro de téléphone. » Je pensais alors que Hanouf n’aurait sans doute pas besoin de moi. Je sais qu’elle a encore deux frères au village, et qu’un autre habite au Koweït où il a dû devenir riche depuis le temps.

Mais Hanouf a besoin d’argent, d’une somme énorme: on lui a demandé 5 millions de livres syriennes pour obtenir la libération de sa famille, l’équivalent de 10 000 dollars.

Elle m’a appelé dimanche dernier. C’était le matin, j’étais seul à la maison. Elle a dit deux mots, puis sa voix s’est brisée, elle ne pouvait plus parler.

Je n’ai jamais eu la moindre proximité avec Hanouf. Nous ne partageons pas du tout la même vision de la vie. Epouse de colonel, elle est prétentieuse et m’a toujours parlé et regardé de haut. Pourtant elle est issue d’une famille en tous points comparables à la notre: son père est mort lorsqu’elle, ses quatre frères et sa soeur, étaient encore enfants, et c’est leur mère qui les a élevé, comme nous, les encourageant autant que possible dans les études. Seulement, contrairement à notre maman, la leur venait de la ville et elle en tirait une certaine supériorité.

A l’opposé de notre comportement, tous les membres de cette famille étaient arrogants. L’un des frères de Hanouf, Ahmad, a fait toute sa scolarité avec moi: il était toujours le premier de la classe, quand moi j’étais le deuxième ou le troisième. Il a d’ailleurs décroché le titre du meilleur élève du département. C’est lui qui a fait sa vie au Koweït. Je me souviens qu’un autre frère avait un problème mental.

Au téléphone, la femme de mon cousin s’est mise à pleurer. J’avoue que cela m’a tiré des larmes: jamais je n’aurais imaginé Hanouf l’arrogante se retrouver dans un tel état de désespoir.

Je n’avais plus eu aucun contact avec eux depuis que j’ai quitté la Syrie il y a quatre ans et demi. Eux, ils avaient fait le choix de rester à Alep malgré le soulèvement, et ils ne rentraient que très rarement au village.

Au bout d’un moment, Hanouf a réussi a reprendre la parole. Elle m’a donné des nouvelles de sa famille. Deux semaines auparavant, elle était parvenue à leur rendre visite en prison, à Damas.

Son mari ne tenait pas debout, il n’arrivait pas à marcher et n’était pas dans un état de conscience normal: il n’a pas prononcé un mot, elle ne sait même pas si il l’a reconnue. Et surtout, il avait des pansements sur la tête; tout laissait supposer qu’il avait été tapé.

Elle avait pu lui rendre visite, m’a-t-elle expliqué ensuite, parce que l’une de ses filles est mariée à un colonel de l’armée syrienne. Celui-là a fait défection en Turquie, mais il a deux frères qui sont colonels à Damas, dont l’un est un juge militaire. C’est lui qui lui a permis d’obtenir une visite, moyennant un bakchich évidemment. Mon cousin Mohammad et ses proches sont détenus à Adrah, une prison civile de Damas, ce qui est plutôt un bon signe.

Hanouf m’a raconté ensuite ce qui s’était vraiment passé, il y a deux mois, lorsqu’ils ont été arrêtés. Lorsque le siège d’Alep a été brisé par les rebelles, début août, Mohammed et sa famille ont décidé de fuir comme tous les habitants du quartier Hamdani. Ils habitent à quelques centaines de mètres à peine de l’école militaire qui a été attaquée par les rebelles. Une de leur connaissance au village leur a prêté un appartement pour une nuit à l’ouest d’Alep, à Al-Sabil, un quartier plutôt prestigieux et sous contrôle du régime. Mais cet apparement n’était libre que pour une nuit, et l’appartement qu’ils ont trouvé à louer ensuite n’était pas disponible avant le lendemain.

La famille s’est alors divisée en deux. Certain ont préféré rester dans le jardin dans ce coin relativement sûr de la ville en attendant le lendemain, les autres ont voulu à tout prix rentrer dans leur appartement de Hamdani, ils ne voulaient pas passer la nuit dehors. Cela ne faisait pas une heure qu’ils étaient revenus chez eux que les moukhabarat sont arrivés. Ils ont arrêté mon cousin, son fils aîné et l’une de ses filles. Le lendemain, ils sont revenus et ont cette fois arrêté Hussama, un fils plus jeune. Bien entendu, ils n’ont fourni aucune explication. Il est à peu près certain que des voisins ont dû faire un rapport. Mon cousin est pro-régime, mais il n’est pas chabiha. Or tout son immeuble est habité par des chabihas.

Comme Hanouf connaît pas mal de généraux bien placés, elle a essayé de contacter des gens. On lui répondait: « Ne vous inquiétez pas, on va faire en sorte de les aider ». Pendant un mois et demi, elle n’a pas arrêté de faire tout ce qui était en son pouvoir pour ses proches. Un mois après leur arrestation, ils ont été transférés à Damas. Mais ça, elle ne l’a découvert qu’après, personne ne le lui a dit.

Les frères de son gendre sont entrés en négociation pour libérer son époux et sa fille. Elle n’arrivera jamais à récolter la somme demandée pour toute la famille, alors elle tente d’obtenir au moins la libération de ses deux proches les plus fragiles. D’ailleurs, quand elle les a vus à la prison de Adrah, ses deux fils lui ont dit: « ça va, ne te fait pas de soucis pour nous. Fais libérer papa et notre soeur. »

En me racontant tout cela, à aucun moment Hanouf ne m’a dit qu’elle avait besoin d’argent, elle n’a rien réclamé. Elle a dorénavant quitté Alep pour se rapprocher de Damas, et actuellement, elle vit dans la banlieue de Katana, à une vingtaine de kilomètres du centre-ville, chez les frères de son gendre. Elle est complètement perdue, elle ne connaît personne qui puisse vraiment l’aider. On lui dit : « Va ici, va par là », mais elle n’arrive pas à trouver du soutien.

En parlant avec elle, j’ai réalisé que pour lui venir en aide, il fallait agir le plus vite possible. J’ai contacté une connaissance à Damas. Je lui ai demandé: « Je peux te demander un service? » Il a répondu: « Dis toujours. » Je lui ai annoncé que j’avais besoin de 500 000 livres, soit 1000 dollars. Il m’a tout de suite dit: « Ne t’en fais pas. » Alors j’ai expliqué: « Une femme va venir te voir. Ne te gènes pas, et fais ce que tu trouves convenable. » J’ai précisé qu’elle pouvait passer le soir, dans mon esprit j’imaginais que mon interlocuteur comprendrait que ce serait bien de proposer à cette femme de la loger. Mais il a dit qu’il préférait qu’elle vienne dans la journée et a rejeté ma proposition de passer par un intermédiaire.

Ensuite, j’ai appelé Hanouf pour la prévenir que quelqu’un allait l’appeler et lui proposer de passer chez lui. « Il va essayer de voir ce qu’il peut faire pour toi », ai-je ajouté. L’un et l’autre se sont contactés, et ont convenu de se voir le lendemain. Ce jour-là, ma connaissance m’a dit que tout c’était bien passé. Il avait donné à la femme de mon cousin ce dont nous avions convenu. Avec WhatsApp il m’a envoyé une photo de la carte d’identité de Hanouf pour confirmer ses dires. Je l’ai remercié.

Cet homme, je ne l’ai jamais rencontré. Les hasards de la vie ont fait que nous sommes entrés en contact alors que j’avais déjà dû fuir la Syrie. Il venait juste de se marier. C’est un businessman, âgé de moins de 40 ans, dont l’entreprise est située dans le quartier où j’habitais à Damas. Avant la guerre, il vendait de la robinetterie de qualité supérieure. Maintenant, il n’a plus que des articles iraniens. Je le sais très religieux. Il m’a déjà plusieurs fois prêté de petites sommes, pour rendre des services. Je me suis débrouillé pour le rembourser en faisant transiter de l’argent par Beyrouth; mais cela fait un an que je n’ai pas réussi à lui transmettre quoi que ce soit.

Après l’émotion provoqué par le coup de fil d’Hanouf, j’ai été bouleversé qu’il accepte aussi spontanément de venir en aide à une femme, sans savoir qui elle était ou quel était son problème, mais juste parce que je le lui avais demandé. C’est énorme: en dépit de tout, il y a encore en Syrie des gens prêts à aider ceux qui en ont besoin.

Quant à moi, pourquoi ai-je décidé d’aider l’épouse de mon cousin, alors qu’il y a tant d’autres besoins à satisfaire en Syrie? Je me suis posé cette question. D’une certaine manière, j’en veux à cette famille, ce sont des idiots de n’avoir jamais remis en cause leur soutien au régime. Mais cela m’a brisé le coeur de voir l’effondrement de quelqu’un d’aussi prétentieux que Hanouf. Je n’aime pas voir les gens diminués.

Et puis il faut dire que je tire une force énorme d’avoir été moi-même capable de passer par une transition sans en être affecté. J’ai dépassé les moments les plus durs. Ce courage me donne l’avantage d’être debout physiquement. Bien sûr, je ne parle pas de l’état de mon moral, c’est une autre chose.

Mais même à l’époque où tout allait bien pour moi en Syrie – sur le plan financier, intellectuel et social j’avais bien réussi – j’ai toujours gardé les pieds sur terre, ce qui n’aurait pas été le cas de la majorité des Syriens. Et j’ai toujours conservé une proximité avec les gens qui sont dans la précarité.

Aussi, lorsque Hanouf m’a appelé, je me suis imaginé dans quel état elle pouvait être, au fond de ce gouffre, elle qui tombait de si haut. Elle n’a jamais rien fait de sa vie, et voilà qu’elle se retrouve à Damas à devoir soulever ciel et terre pour sauver les siens. Je ne pouvais pas ne pas essayer de l’aider.

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