Journal d'un réfugié syrien

La nationalité

Il y a longtemps que j’ai pris l’habitude de dire que je ne me sentais pas syrien. Mais je viens seulement de réaliser ce que cela signifiait exactement.

J’en ai pris conscience lorsqu’est venu mon tour de me présenter devant ma classe, au GCSP, le Geneva Centre for Security Policy, où vient de débuter un programme de huit mois consacré à la sécurité internationale. J’ai pu m’y inscrire à la faveur d’une bourse de la part du GCSP même. Nous sommes 23 participants, âgés de 27 à 50 ans et de tous horizons: Suisse, Belgique, Allemagne, Georgie, Arménie, Vietnam, China, Colombie, Etats-Unis, Ukraine, Arabie Saoudite, Egypte, Liban, Syrie…

La semaine passé, c’était le premier jour et nous nous sommes tous présentés à tour de rôle. J’ai été frappé que la plupart des participants déclarent avoir deux, voire trois nationalités.

En ce qui me concerne, depuis que je suis arrivé en Suisse, je me présente toujours comme un « réfugié syrien ». Quand est venu mon tour de me lever et de prendre la parole, j’ai réalisé au moment même où je prononçais ces mots qu’ils signifiaient que la Syrie n’existait plus. Dans les yeux des autres participants, j’ai vu de la pitié. J’ai ressenti comme un choc électrique et j’ai pris conscience qu’il fallait que je fasse mon deuil. Rien ne reviendra jamais comme avant. Ce pays a disparu, on l’a effacé. C’est dommage. On a coutume de dire que la Syrie est le berceau de l’humanité. Son histoire pluri-millénaire devrait lui valoir la protection de l’humanité. Elle concerne le monde entier, qui aurait dû trouver une raison de s’y impliquer autrement qu’en nous regardant nous faire massacrer.

Après cette prise de conscience au GCSP, je me suis reposé cette question ô combien légitime: l’espoir de la démocratie valait- il ce risque-là? Quand je réfléchis vraiment à cette question, malgré la facture que nous devons payer, malgré tout ce que nous avons perdu, je continue d’opter pour la démocratie. Elle est le seul choix qui s’offre à un peuple pour vivre dignement.

Jusque-là, je ne manquais pas une occasion de dire que je ne regrettais pas la Syrie perdue. Que ce pays n’avait jamais été qu’une bombe à retardement. Mais entre le dire et le réaliser, il y a un pas que je viens tout juste de franchir.

Mes réflexions ne datent pourtant pas d’aujourd’hui. En Syrie, déjà, je me sentais comme un étranger chez moi. Lorsque je suis rentré de France après mes études, à la fin des années 1980, j’ai eu du mal à me réadapter, j’ai toujours eu la nostalgie de l’Occident; je me sentais un peu occidental. Exilé en Europe, j’ai bien dû me rendre compte que je n’étais pas européen. Tout me distingue: mon prénom, mon teint d’arabe, mes fréquentations qui sont pour la plupart dans le contexte des réfugiés… Ni occidental, ni syrien. Je suis un apatride, en somme.

Pour moi, la nationalité est un concept réciproque: j’appartiens à une patrie qui, elle, me reconnaît comme son ressortissant. Or, je ne me reconnaissais pas dans la culture syrienne. En particulier sur la question de tolérance. J’ai appris la tolérance en France. L’ouverture sur le monde y est beaucoup plus grande qu’en Syrie, où l’intolérance est avant tout le fait de l’ignorance. J’ai par exemple été le seul à faire venir des Européens dans notre village. Cela m’a valu des menaces d’arrestation de la part des moukhabarat. Plusieurs fois, ils sont venus voir ma mère pour lui dire: « Il risque sa vie s’il continue à recevoir des étrangers ». Car c’est ainsi que j’agissais: chaque fois que je rencontrais des Européens, je leur proposais de passer à la maison. Je voulais leur donner une bonne image de la Syrie. D’ailleurs je conserve des amitiés très solides avec des gens que nous avons reçus, des amis à Nîmes, à Paris.

Au fond, je n’ai pas beaucoup perdu: je n’ai jamais été ravi d’être syrien. On ne peut pas dire que ce soit une nationalité honorable, le régime ne m’a jamais donné de raisons d’en être fier et c’est pour cela que je n’ai jamais rêvé ni ne me suis impliqué de manière à occuper une position importante. La Syrie a été le complice de tous les projets terroristes des années 1980. Elle est soit disant en permanence en guerre avec Israël etc.

Mon opposition au régime tient à des raisons philosophiques: il n’est basé que sur la création d’ennemis. Des ennemis intérieurs, extérieurs. Pour beaucoup de ma génération, il est impossible de concevoir les choses autrement que dans le cadre de cette hostilité. En Syrie, nous avons nous-même coutume d’appeler notre pays « la Syrie d’Al-Assad ». Au-delà de l’appellation, c’est une réalité que nous vivons avec toutes ces rues Al-Assad, ces librairies Al-Assad, ces cafés Al-Assad… Je me souviens d’un jour de vote lorsque que je travaillais au Centre national de la recherche scientifique à Alep. La question était simple: Bachar al-Assad devait-il succéder à Hafez, son père, à la tête du pays? Sur les bulletins il y avait inscrit Oui-Non. Les uns après les autres, nous devions percer notre doigt avec une aiguille – la même pour tous les électeurs- et marquer le Oui de notre sang. Sur plusieurs milliers de fonctionnaires, deux de mes collègues étaient absents ce jour-là, pour des raisons que j’ignore. Peut-être n’étaient-ils tout simplement pas au courant du scrutin. Pour ne pas avoir voté, ils ont l’un et l’autre été condamnés à quatre ans de prison. Ils n’en sont sorti qu’au bout de trois ans et demi. Voilà la Syrie d’Al-Assad.

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