Journal d'un réfugié syrien

Mon dernier post ayant suscité beaucoup de réactions et d’interrogations, j’ai pensé que je devais faire une mise au point. Pour me « séparer » de l’Hospice général, j’ai été obligé de prendre un logement séparé de mon foyer familial. Mais cela ne veut pas dire que j’ai quitté ma femme.
En renonçant à l’aide sociale, j’ai la conviction d’avoir pris la bonne décision et j’en assume toutes les conséquences financières, sociales etc. Et bien sûr, je continue à veiller sur ma famille. Néanmoins, le processus se révèle plus compliqué que ce à quoi je m’attendais. Je fais tout ce qui est en mon possible pour être en ordre vis à vis de l’administration, mais chaque fois que je résous un problème, j’ai l’impression que cela en engendre un autre.

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Depuis deux mois, avec les gens du village nous parlions de la remise en fonctionnement des écoles. Depuis la libération du village, nous avions déjà bien travaillé en réparant les fenêtres de
deux écoles, l’une qui correspond au cycle d’orientation – et qui était mon école autrefois – et l’autre au secondaire. Mais les trois écoles primaires n’ont pas repris leur activité. La rentrée des classe qui été programmée le 18 septembre dernier en Syrie n’a pas pu y avoir lieu.
Ces écoles sont fermées depuis deux ans. Pour les réhabiliter et élargir le cercle des sponsors, nous avons créé une association que nous avons appelée « L’espoir pour le soutien de l’éducation ».

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Pour avancer, j’ai proposé de payer la réparation des vitres. Nous avons décidé de remplacer les bris non pas par des vitres en verre mais par des vitres en plastique qui pourront résister au souffle d’éventuelles bombes. Pour relancer l’activité scolaire, je me suis également engagé à prendre en charge d’aider 20 professeurs financièrement, durant toute l’année scolaire, soit 10 000 livres (20 CHF) par professeur par mois, ce qui représente environ 400 francs par mois.
Avec mes amis et mes connaissances qui font partie du projet, nous avons tout mis en place pour démarrer et au début de la semaine passée, ils m’ont envoyé des photos des réparations en cours à l’école. Ce sont les profs eux-même qui sont en train faire les réparations.

Mais voilà que deux jours plus tard, mercredi, nous avons appris qu’une école de Haas avait été bombardée. Haas est un village situé à une vingtaine de minute de Kafrenbel, une ville de la province d’Idlib qui s’est distinguée durant la révolution par l’ardeur de ses slogans et la force de ses caricatures.

Le régime et les Russes ont tellement bombardé Alep que tout le monde concentre son attention sur cette ville. Mais pendant ce temps, ils font le ménage dans la province d’Idlib. Et encore, maintenant ce n’est même plus sur Alep que le monde braque son regard, mais sur Mossoul, en Irak, où l’offensive contre Deich a été lancée.

Avant de lancer les travaux dans l’école du village, avec mes amis, nous nous étions sérieusement posé la question: fallait-il vraiment faire redémarrer l’école, au risque qu’elle constitue une cible pour les Russes et le régime, se sont interrogés les gens du village? Moi, je suis d’avis que priver les enfants de la chance d’être éduqués, autrement que dans une mosquée avec le Coran pour seule lecture, cela revient à prendre le risque de les laisser partir chez Deich ou Al Nosra. Est-ce cela que nous souhaitons pour eux?

Lorsque la nouvelle du bombardement des écoles de Haas s’est répandue sur les réseaux sociaux, les gens du village m’ont dit: « Voilà ce qui s’est passé. C’est exactement ce que nous craignons. »
Quel que soit l’intérêt que l’on puisse avoir dans cette guerre, il faut avoir oublié d’être humain pour bombarder des enfants. Parmi les photos qui ont circulé de ces petits corps massacrés, l’une m’a particulièrement boulversé: elle montre un cartable, tenu par un bras, et rien d’autre.

Deux jours avant ce bombardement, avec l’autre Syrien qui est en classe avec moi au GCSP, ici à Genève, nous devions faire une présentation sur la politique de sécurité en Syrie, que nous avions partagée en deux parties: avant 2011 et depuis la révolution.

Comme l’ensemble du programme, cet exposé devait se faire en anglais. Mais, je ne suis pas encore complètement à l’aise dans cette langue et ma prestation m’a terriblement déçu. J’ai l’impression de ne pas avoir été convaincant et de ne pas avoir réussi à transmettre le message que je voulais faire passer. Je n’ai pas rendu service au peuple syrien en somme. Je n’en ai pas dormi de la nuit et je me suis senti obligé de m’excuser par mail auprès des membres de ma classe. Le pire, quand j’y repense, c’est que j’ai conclu mon exposé en disant que les choses allaient mieux dans la province d’Idlib et que les écoles commençaient à réouvrir. Deux jours plus tard, celle de Haas était bombardée.

Au moins 26 personnes ont été tuées, dont de nombreux enfants. Paris et Washington ont condamné cet acte; Moscou a nié être responsable, comme d’habitude. L’ONU exige une enquête: pour le directeur général de l’Unicef, il pourrait s’agir de l’attaque la plus meurtrière contre une école depuis le début de la guerre en Syrie.

« Les Russes et Assad tuent même l’espoir de l’éducation », ai-je lu sur les réseaux sociaux.

Ce qui s’est passé à Haas a complètement rouvert nos réflexions à propos des écoles du village. Moi je pense qu’il faut aller de l’avant. Mais mon frère, qui est un journaliste très bien informé, m’a dit: « Sache qu’il faut s’attendre à beaucoup plus grave. Jusqu’à l’arrivée du nouveau président américain, la situation va empirer, en particulier dans la province d’Idlib. Les Russes sont dans une stratégie d’extermination. Leur modèle, c’est Grozny. »

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