Journal d'un réfugié syrien

Les feuilles de l’automne


Récemment, j’ai téléphoné à Iman, la fille de mon cousin Mohammad. Elle et sa famille continuent de vivre dans notre village, dans la province d’Idlib.

Iman a fini son bachelor en gestion des affaires à l’Université d’Idlib il y a quatre ans. Elle était la première de sa promotion, ce qui signifie qu’elle était admise comme professeur, mais également qu’elle avait accès à une bourse pour poursuivre ses études en master. Mais, avec la guerre et l’interruption de l’université, elle n’a plus voulu prendre le risque de se rendre à Idlib, à 21km de notre village.

Peut-être pas très souvent, mais en tout cas régulièrement, j’entre en contact avec cette famille pour prendre des nouvelles. Par un cousin, j’ai appris que Mohammad avait eu un AVC il y a environ un mois. Je n’ai pas osé demander à Iman beaucoup de détails sur l’état de son père. D’après ce qu’elle m’a dit, Mohammad a été voir un médecin, mais aucun diagnostic précis n’a été fait. Elle a ajouté qu’à chaque fois qu’on parle du passé, qu’on évoque un nom d’une autre époque, son père se met à pleurer.

J’ai demandé à Iman si elle souhaitait que je l’aide à poursuivre ses études et à venir faire son Master ici, en Suisse. « Si tu viens ici, j’assumerais tout », lui ai-je dit. Mais elle a catégoriquement refusé. Elle ne veut pas quitter son père.

En revanche, elle m’a confié que ses frères, Nour et Majd, voulaient quitter le village. Ce sont deux jumeaux de 22 ans qui ont dû interrompre leurs études d’ingénieurs en deuxième année. Ils espèrent trouver du boulot en Turquie. Les conditions y sont pourtant difficiles pour les Syriens. Mon ami Mustafa qui s’est exilé à Istanbul y travaille 16 heures par jour dans un hôpital où il s’occupe pratiquement de tout: les analyses, l’organisation… Il gagne à peine l’équivalent de 400 francs par mois. La plupart du temps, les réfugiés syriens ne peuvent espérer gagner plus de 200 francs par mois en travaillant 12 heures par jour.

Il y a une année, j’avais déjà proposé d’aider les jumeaux à partir de Syrie. Mais ils avaient dit qu’il n’en était pas question. Il faut dire que la famille de Mohammad est un peu spéciale: elle est à la fois très soudée, et relativement isolée car elle cultive peu les contacts. Je pense que cela tient pour beaucoup à l’arrogance de mon cousin Mohammad.

Au village, il était le premier à avoir fait ses études à l’étranger. Il a obtenu un Master en mathématiques en Russie. Ce fut aussi le premier prof de math à être titulaire d’un master dans la province, et il a enseigné dans un institut qui formait des prof de math pour le cycle ou pour l’école primaire.

En dépit de sa personnalité particulière, j’ai toujours eu une certaine admiration pour lui, et je peux même dire que je me suis inspiré de lui. Il était « communiste ». Pas vraiment militant sur le plan politique, mais athée, ce qui est exceptionnel au village. Avant lui, je n’avais vu personne boire de l’alcool.

C’est sans doute son exemple qui m’a permis de prendre de la distance avec la religion, et peut-être même sa réussite qui m’a motivé à consacrer de gros efforts à mes études. Oui, cet homme a laissé des traces dans ma vie. Pas toujours positives, mais en tout cas, à cause ou grâce à lui, je me suis posé des questions. J’étais pratiquement le seul de ma famille à conserver des liens, même si cela était compliqué. Les miens me reprochaient de manquer de dignité en m’abaissant à le fréquenter. Il faut dire qu’à chaque fois que je rencontrais Mohammad, nous entrions en confrontation. Il sous-estime les gens à un point tel qu’après les soirées que nous passions ensemble, je me disais toujours: « C’est la dernière fois. » Mais nous finissions par nous rencontrer à nouveau.

Enfant, Mohammad a été garçon unique parmi quatre soeurs qui l’adoraient. Autant dire qu’il a été très gâté. Physiquement, il n’est pas très grand, mais sa peau claire lui donne une certaine distinction. Il ne s’est jamais soucié de se rendre utile au village et il a circonscrit ses intérêts à sa seule famille. En dehors d’elle, le plus important pour lui était de bien manger; toutes les semaines, il organisait au moins un barbecue.

Mon frère aîné a épousé sa soeur. Une année, pendant le ramadan, il a invité Mohammad dans notre maison familiale. Et il a bu de l’alcool. Boire de l’alcool, en soi, c’est déjà une provocation au village. Mais pendant le ramadan! C’était vraiment courir le risque de faire rejaillir une mauvaise réputation sur notre maison. Mon oncle maternel a pensé qu’il était de sa responsabilité de protéger la réputation du foyer de sa soeur, ma mère, une veuve. Il a décidé de rapporter ce qui s’était passé à une autorité familiale, notre oncle paternel, pour que celui-ci fasse la morale à notre cousin Mohammad. Mais cet oncle a été plus loin: il a parlé à l’imam, qui a évoqué l’affaire dans son prêche du vendredi suivant. En se référant à une sourate du coran, l’imam a dit à la jeunesse qu’elle devait se montrer respectueuse des traditions du village, à tout le moins à faire preuve de discrétion lorsque ce n’était pas le cas. Cette histoire a encore compliqué les relations de mon cousin avec les autres. Puis, avec le temps, et peut-être parce qu’il avançait en âge, Mohammad, qui est aujourd’hui sexagénaire, a repris la prière et le ramadan.

Pour en revenir à ma conversation avec sa fille Iman, cette dernière m’a expliqué que les jumeaux Nour et Majd manquaient d’argent pour financer leur départ en Turquie. J’ai proposé de leur venir en aide. Et j’ai commencé par contacter Farida et Mustafa, mes amis installés à Istanbul, pour qu’ils me disent ce qu’ils savaient de la situation à la frontière entre la Syrie et la Turquie, et leur demander si ils pouvaient donner un coup de main à ces jeunes.

Mustafa m’a dit qu’il était devenu très dur de passer la frontière. Il conseille de ne pas essayer. Le régime n’étant plus présent dans notre région, le plus grand danger est celui de se faire tirer dessus par les gardes-frontière turcs. Mais de son côté, Farida m’a indiqué que le cousin de l’un de ses voisins était arrivé à Istanbul après avoir fui la Syrie il y a tout juste trois jours, et que tout semblait s’être bien passé pour lui. Cependant, il semblerait que les tarifs des passeurs aient augmenté: ils exigent dorénavant 425 dollars par personne.

Farida a accepté de chercher des contacts et d’organiser elle-même le passage de Nour et de Majd. J’ai mis Iman en relation avec elle, et je lui ai promis de faire le nécessaire pour l’argent. Lors de cette conversation, Iman m’a dit que son plus jeune frère, Maïn,16 ans, avait lui aussi très envie de quitter la Syrie. Nous avons convenu que nous organiserions le départ des trois garçons.

Mais cela m’a travaillé pendant plusieurs nuits. J’ai réalisé qu’il n’était pas raisonnable de prendre le risque de faire passer les trois frères en même temps. C’était trop dangereux. Je ne voulais pas décevoir Maïn, je sais qu’il sautait de joie à l’idée de quitter la Syrie. Mais que savions nous des conditions réelles à la frontière? J’ai rappelé Iman et je lui ai dit: « Essayons d’abord avec les deux plus grands, voyons comment ça se passe et nous déciderons ensuite pour le plus jeune. » Elle s’est rendue à mon avis. J’ai aussi dit à Iman de me mettre sur haut-parleur pour que ses parents puissent entendre ce que j’avais à leur dire: je voulais qu’ils sachent que mon but n’était pas d’encourager les jeunes à quitter le pays. En revanche, j’étais prêt à les aider si tel était leur désir.

Après une première tentative infructueuse, les jumeaux doivent franchir la frontière cette nuit-même. Ils doivent d’abord se rendre en voiture dans des montagnes, à 70 km du village. De là, ils marcheront durant 2 heures avec les passeurs pour franchir la frontière, jusqu’à Antioche d’où ils prendront le bus pendant 18 heures pour arriver à Istanbul. Un sacré périple, quand on pense qu’à 22 ans, ils n’ont jamais dormi une nuit en dehors de leurs maisons.

Nour et Majd sont comme deux feuilles de plus qui tombent de l’arbre syrien.

Il y a exactement un an, à l’automne dernier, nous étions plongés dans un stress incroyable ici à Genève. Pendant tout un mois, nous avions attendu que le fils de ma soeur et des amis, plusieurs familles avec des enfants, arrivent au bout du long chemin migratoire: Algérie, Turquie, Grèce, Macédoine…

Un an auparavant, à l’automne 2014, la situation était très détériorée au village et les gens ne vivaient plus que dans la peur du régime. Ces familles avaient fui au Liban, mais faute d’avoir pu y rester, elles s’étaient retrouvées en Algérie.

Une année plus tôt, à l’automne 2013, j’avais fait sortir ma propre famille de Syrie, ma mère, mon frère, mes deux soeurs, des frères et soeurs de ma femme. Pendant un mois, la Suisse avait octroyé des facilitations de visa aux Syriens touchés par la guerre et trente personnes des miens ont pu s’inscrire. Mais ma mère a décrété qu’elle ne quitterait pas le village et mes frère et soeurs ont décidé qu’ils ne partiraient sans elle. A l’époque, le village était sous l’emprise du régime et coupé du monde: on y vivait sans électricité et sans eau, et surtout sans savoir ce qui se passait à l’extérieur.

En parlant au téléphone à ma mère, je lui ai dit que si elle ne changeait pas d’avis, ses enfants risquaient de lui reprocher un jour d’être restés pour elle. J’ai dit à maman: « Ne prends pas cette responsabilité-là. Dis à tes enfants que tu pars avec eux, et après tu pourras toujours venir en Syrie ». C’est ainsi qu’elle a pris la décision de quitter le village, la veille du jour prévu. Ils ont tous passé un mois à Beyrouth, avant d’arriver à la fin d’octobre 2013 à Genève. Nous avons passé deux mois d’enfer avec ma mère. Elle pleurait tous les jours en pensant au village. Puis elle a été vivre au centre de requérants d’Anières où mon frère, sa femme et ses enfants avaient été installés, et ça a commencé à aller mieux.

A cette époque, le plus difficile pour quitter le village, c’était d’en avoir la volonté: les gens ne voulaient pas partir. Lorsque l’armée du régime a pris ses quartiers au village en juin 2011, trois mois seulement après le début du soulèvement, tous les habitants sont partis à Ariha, la ville la plus proche. Ils ont tenu une semaine, avant de revenir chez eux. Le village leur manquait trop.

Un an plus tôt, à l’automne 2012, ma femme et mes deux fils avaient été les premiers à sortir de Syrie pour me retrouver en Suisse où j’avais fait une demande d’asile. Ca a vraiment été très dur pour eux. Ils ont presque vécu leur départ comme une trahison. Ils ne comprenaient pas pourquoi ils devaient s’arracher à Damas, ils ne voyaient pas ce qui aller se produire.

Je me demande bien pourquoi c’est toujours à l’automne qu’il est question de départs. Cela me fait penser à ce proverbe de chez nous sur les feuilles tombées du mûrier. En Syrie, nous avons tous un mûrier dans les cours de nos maisons, à l’ombre duquel nous passons l’été. En voir les feuilles à terre, c’est triste, cela évoque la mort et les départs. Le proverbe laisse entendre que tout cela est plus fort que nous. Quoi que nous fassions, les feuilles du mûrier finiront toujours par tomber.

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