Journal d'un réfugié syrien

Passer en Turquie

Cela n’a pas marché. La semaine passée, Nour et Majd, les deux fils de mon cousin Mohammad, ont retenté de passer la frontière entre la Syrie et la Turquie. En vain.

Ce sont des jeunes hommes posés, réservés. Pas le genre à manifester des mouvements d’humeur. La première fois qu’ils avaient essayé de partir, c’était samedi dernier. Ils n’ont pas été bien loin: la voiture dans laquelle ils sont montés avec un certain Ahmad est tombée en panne quinze kilomètres à peine après avoir quitté le village. Ils sont revenus au point de départ, et se sont aussitôt mis à rechercher une nouvelle voiture en se disant qu’ils feraient une nouvelle tentative le lendemain.

Pendant ce temps, avec Farida, mon amie d’Istanbul, nous nous sommes mis en quête d’un plan B. Grâce à des contacts, nous avons trouvé un autre intermédiaire au village, un dénommé Farid. Ce que j’entends par intermédiaires, ce sont ces personnes qui assurent l’acheminement des candidats à l’exil jusqu’au point de départ, côté syrien, d’où ils sont récupérés par les passeurs qui leur font franchir la frontière et les remettre à leur tour à des intermédiaires côté turc.

Lorsque j’ai eu ce Farid au téléphone, il m’a dit que nous nous connaissions et il a raconté des anecdotes du passé pour réveiller mes souvenirs. Mais je ne l’ai pas reconnu. Il a précisé que cela couterait 50 dollars de conduire les deux jeunes jusqu’à Kherbet Al-Joz, à une soixantaine de kilomètres de chez nous. C’est de ce village de montagne que se mettent en route les familles cherchant à passer la frontière turque. Farid m’a aussi dit qu’il travaillait avec d’autres passeurs que celui avec lequel nous étions en contact, mais j’ai décliné sa proposition.

Ahmad, le premier intermédiaire, avait fixé rendez-vous aux jumeaux à 12h15, le dimanche pour quitter le village avec une nouvelle voiture. J’ai dit à Nour et Majd: « Si à 13h00 vous n’avez pas de ses nouvelles, prenez contact avec Farid, le second intermédiaire. » Mais Ahmed est arrivé à l’heure, et ils se sont mis en route. Tout s’est bien passé sur le chemin. Arrivés à Kherbet Al-Joz, ils ont été déposés dans une maison. Presque aussitôt, quelqu’un d’autre est venu les chercher, à nouveau en voiture, pour les emmener au point de départ de l’expédition. Ils avaient devant eux deux heures de marche dans la montagne avant d’espérer franchir les barbelés qui marquent la frontière avec la Turquie.

Sur WhatsApp, j’ai formé un groupe avec toutes les personnes concernées par le départ des deux jeunes, Ahmad, Farida à Istanbul, leur soeur Iman restée au village etc… pour que nous puissions nous tenir informés les uns et les autres.

Nour, Majd et tous ceux qui tentaient avec eux de passer, ont été repérés par les gardes-frontière turcs, qui, sans les maltraiter, les ont renvoyés vers la Syrie.

Lundi, dans la journée, les jumeaux ont fait une nouvelle tentative. Il y avait avec eux des familles irakiennes, qui avaient traversé toute la Syrie pour arriver à Kherbet Al-Joz, mais aussi des familles syriennes, dont certaines venaient d’aussi loin que Damas.

Pour franchir la frontière, il faut d’abord gravir le flanc d’une montage, puis redescendre sur l’autre flanc. Alors que le groupe faisait route vers le sommet, l’armée du régime syrienne a commencé à lui tirer dessus. Il semblerait qu’un obus soit tombé à une vingtaine de mètre à peine de lui, mais par chance, personne n’a été touché. Ils ont ensuite continué leur chemin, jusqu’à ce que des gardes turcs leur crient « Get in Syria, get in Syria ». Les fuyards n’étaient même pas encore parvenus aux barbelés. Tous ont dû faire marche arrière.

A la nuit venue, les jumeaux ont de nouveau essayé. Cette fois, le groupe n’était composé que de jeunes hommes, il n’y avait plus ni femmes, ni enfants, ni personnes âgées. Ils ont tenté un autre chemin. Mais, une fois encore, ils ont été arrêtés par les Turcs. Les gendarmes les ont fait patienter, le temps qu’ils soient rejoints par d’autres groupes qui avaient également été interceptés. Tous ont été mis dans des voitures et renvoyés jusqu’à la frontière. Troisième tentative infructueuse. Nour et Majd ont réussi à récupérer 600 dollars sur les 750 dollars qu’ils ont donnés au passeur.

De retour à Kherbet Al-Joz, ils ont croisé des jeunes qui leur ont dit: « Vous devriez passez avec Alaa. C’est un pro, ont-ils ajouté. Sa maman est d’ici, il connait la région comme sa poche. »

Je leur avais parlé du plan B que j’avais mis au point avec Farid. Néanmoins, ils ont décidé de faire affaire avec cet Alaa, ainsi que Nour m’en a informé au téléphone.

A nouveau un groupe a été constitué, avec d’autres candidats au départ, surtout des famille irakiennes. A l’heure convenue, ils se sont mis en route. C’était la nuit. Il ont gravi puis redescendu la montagne. Et une fois encore, après avoir rampé sous les barbelés pour franchir la frontière, ils se sont fait repérer par la gendarmerie turque. Cette fois-ci, on les a interrogés. On leur a demandé s’ils étaient de religion chiite ou sunnite. Quand ils ont répondu qu’ils étaient sunnites, les gardes leur ont pris leurs téléphones et se sont mis à leur taper dessus. Je n’ai pas les détails, mais j’imagine que c’était avec un bâton. Frapper les pieds avec un bâton, c’est le B.A.-BA de la torture dans la région. Lorsqu’il m’a raconté l’épisode plus tard, Nour m’a dit: « Tu ne peux pas imaginer comme il nous ont tapés. Nous avons reçu des coups partout, à tel point que nous ne pouvions plus marcher. Notre visage était couvert de bleus ».

Pendant ce temps, je n’avais aucune idée de ce qui leur était arrivé et de leur état. Nous avions perdu contact avec eux, personne ne savait où ils étaient. J’ai dit à leur soeur Iman: « Quoiqu’il arrive, il ne faut pas qu’ils reviennent au village, sinon, ils n’auront plus assez de motivation pour repartir. »

Nous n’avions aucune nouvelle et nous étions tous très inquiets.

Youssef, l’homme qui était censé récupérer les jumeaux côté turc, a envoyé des « collaborateurs » pour de les trouver. Mais ils sont revenus bredouilles.

Finalement, je ne sais pas du tout comment Nour et Majd sont revenus en Syrie. Ils m’ont dit qu’ils avaient dû débourser 50 dollars être reconduits jusqu’au village.

C’est leur grande soeur Iman qui m’a donné la nouvelles: « Ils viennent d’arriver ». Ils étaient fatigués et ils avaient besoin d’être soignés. Je ne sais pas dans quel état d’esprit ils sont dorénavant. Sur le groupe WhatsApp, ils disent qu’ils tenteront à nouveau de partir en Turquie, dans une quinzaine de jours, une fois qu’ils se seront reposés et retapés.

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Que dire de l’élection de Trump? Sur Facebook, je suis tombé sur un post que j’ai bien aimé. Il disait substance: « Au moins, Trump, il pense à la Syrie. Ce n’est pas comme Obama dont ce n’était pas du tout la priorité. »

Avec Trump, il y a aura peut-être une solution, mais, évidemment, elle sera catastrophique. Tout laisse supposer qu’il va laisser les mains libres aux Russes pour faire le ménage dans la région. D’après Russia Today, l’opposition syrienne pro-russe a déjà rencontré le fils de Trump en Europe. Elle lui aurait transmis ce message: « Toute l’opposition syrienne est intégriste, il faut s’en débarrasser. »

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