Journal d'un réfugié syrien

Abdallah

Il y a quelques jours, les autorités turques ont décidé d’ouvrir les camps de réfugiés pour que les Syriens puissent se présenter sur le marché du travail. Il y a déjà eu des phases d’ouverture par le passé, mais cela faisait longtemps qu’ils étaient fermés et que les réfugiés ne pouvaient espérer travailler ailleurs que dans les camps. Mais il semblerait que cette soudaine ouverture ait provoqué un afflux de main d’oeuvre supérieur aux besoins, y compris à Istanbul. Cela signifie que les Syriens qui veulent fuir en Turquie auront dorénavant toutes les peines du monde à y trouver du travail.

Encore faudrait-il qu’ils parviennent à franchir la frontière. D’après tous les échos que j’ai, c’est devenu de plus en plus difficile, voire impossible, alors même que les bombardements redoublent depuis que les Russes sont repassés à l’offensive dans quatre régions: Homs, Idlib, Alep, Jisr al-Shughur.

J’ai bien peur que pour Nour et Majd, rentrés au village pour se remettre sur pied avec l’espoir de retenter la traversée, tout soit fichu et que les 1200 dollars dépensé dans leur première tentative infructueuse soient partis en fumée.

Hier, un autre ami, Abdallah, a tenté lui aussi en vain de passer en Turquie, pour y rendre visite à sa famille. Il a raconté ses mésaventures sur Facebook à peu près en ces termes:

« Souvenirs de la frontière syrienne

Etes-vous un Syrien? Si la réponse est oui, vous avez à vivre l’enfer… Vous avez à supporter l’humiliation, la honte ….. et la mort à chaque instant est devenue naturelle …

Avec plusieurs villageois, nous avons entrepris un voyage très ardu à Kherbet Al-Joz… Nous voulions tous entrer en Turquie. En ce qui me concerne, je voulais rendre visite à ma femme et mes enfants pour deux jours après ne pas les avoir vus depuis plus de deux mois.

Notre voyage a commencé après la tombée de nuit. La route d’altitude était étroite et après être arrivés à la frontière, le passeur à coupé les fils barbelés et nous sommes entrés. Après quelques instants les gendarmes turcs nous ont interceptés et nous avons été emmenés au poste de police voisin. Après l’interrogatoire, on nous a emmené sur un terrain basket-ball, entouré d’un grillage élevé. Impossible de trouver le sommeil dehors dans ce froid glacial qui mordait notre peau (…)

Le lendemain matin, ils nous ont reconduits à l’endroit où nous avions passé la frontière et nous avons dû retourner au village de Kherbet Al-Joz…

Si vous êtes syrien, vous devez payer une grosse facture, celle de la mort, des blessures, de l’humiliation et de la honte (…)

Mon dieu, nous sommes si faibles. Aide-nous. »

Quelques jours avant qu’il ne poste ce message, j’avais été en contact avec Abdallah. Il est journaliste, issu de la même promotion d’études que mon frère, sauf qu’il travaillait à Alep, pour Al-Jamahir, le grand quotidien de la ville. A cause de la guerre, il s’est réinstallé sans son village, Jabal Al-Arbaïn (« la montagne des quarante »), qui est situé à 7 km de mon propre village.

J’avais de bonnes relations avec lui avant le soulèvement. Chaque fois que je quittais mon village pour rentrer à Damas où je travaillais, je faisais étape chez lui. Nous buvions un café et nous échangions des nouvelles.

Ensuite, la guerre s’est installée, et pendant longtemps nous ne nous sommes plus parlés. Jusqu’à ce que je lise un jour un post sur son compte Facebook qui m’a beaucoup touché. Il y racontait qu’il était dans la rue de Jabal Al-Arbaïn en train de discuter avec des voisins, quand il a vu passer une jeune fille avec un billet de 100 livres à la main. Quelques instants plus tard, il a vu la même jeune fille repasser, son billet toujours dans la main. Il lui a demandé: « Mais que fais-tu avec ce billet? » Elle a répondu qu’elle souhaitait acheter des graines et des pépins, mais qu’aucun commerçant n’avait voulu de son billet parce qu’il était trop vieux. Abdallah a alors échangé son billet contre l’un des siens et la jeune fille est repartie vers les magasins. Lorsqu’elle est repassée un peu plus tard, elle a offert à Abdallah et à ses amis les graines qu’elle venait d’acheter.

C’est cette histoire qui m’a donné envie de reprendre contact avec Abdallah. La semaine passée il a de nouveau publié un post sur Facebook qui a attiré mon attention. Il disait ceci: « Vous m’avez élu comme président du Conseil local. Vous m’avez confié une mission impossible. » Je sais que c’est un très honnête homme. Alors, en réponse, j’ai écrit: « J’aimerais pouvoir t’aider. Appelle-moi. » Il m’a tout de suite contacté. C’étais samedi dernier, j’étais en train de faire le marché avec ma femme. Je lui ai expliqué que je considérais que le travail des Conseils locaux était très important. Je lui ai proposé de lui faire parvenir 500 000 livres syriennes, à peu près 1000 dollars, par l’intermédiaire de mon ami Alaa qui m’a déjà servi de relais pour transférer des sommes dans mon village.

Lundi soir, j’ai contacté Abdallah: « As-tu pu aller chercher l’argent? » Il a répondu: « Oui, merci bien, je l’ai en poche. Comment veux-tu que je le dépense? » J’ai dit: « Tu es entièrement libre de le consacrer à ce que tu penses être la priorité.»

Nous en sommes restés là. A peine quelques heures plus tard, le mardi matin, il a publié cette information sur: « Notre village est bombardé ». Et il a posté ces photos. La première a été prise sur le pas de sa porte, je reconnais l’endroit.

 

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Jabal Al-Arbaïn a déjà payé un lourd tribut à la guerre, c’est le premier village à avoir été bombardé au phosphore. Il est situé dans la montagne, au dessus de la ville de Ariha. C’est par là que sont passé les rebelles du Jabal Al-Zaoui pour prendre Ariha. C’est aussi de ce coin qu’est originaire Ahmad Issa Al-Sheikh, le chef du groupe Suqur Al-Sham (« Les aigles du Levant ») le principal groupe de combattants islamistes dans la région. Abou Issa, son nom de guerre, a perdu quatre frères pendant la répression qui s’est abattue sur les frères musulmans au début des années 1980. Lui-même a fait de la prison.

Frontière fermée, bombardements… Tout m’oblige toujours à me reposer les mêmes questions. Dois-je continuer à aider mes compatriotes? Ou faut-il arrêter puisque tout finit toujours mal? Ces sommes que je fais parvenir aux gens de ma région, je sais qu’elles sont énormes pour eux. Elles le sont aussi pour moi. Le problème n’est pas de perdre l’argent, mais quel que soit l’endroit où je décide d’intervenir, c’est comme si j’amenais le malheur avec moi. Tout est incroyablement fragile. Les circonstances ne sont jamais constantes. En permanence, il faut s’adapter au malheur qui est au coin de la rue. Les gens conservent malgré tout une volonté incroyable. Dans mon village, ils m’ont contacté pour me dire qu’ils avaient fini de retaper les écoles en remplaçant les fenêtres par du plexiglass. Comme il leur restait des carreaux, mon ami qui préside l’association « L’espoir pour le soutien de l’éducation » m’a demandé: « Est-ce que tu nous autorises à les utiliser pour le centre médical? » J’ai répondu: « Bien sûr, c’est logique. »

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