Journal d'un réfugié syrien

Le choix de Hanouf


Chaque semaine, je parle au téléphone avec Hanouf, la femme de mon cousin Mohammad, cet ancien colonel de l’armée syrienne qui a été arrêté à son domicile d’Alep début août avec trois de ses enfants.

Je choisis toujours de l’appeler le week-end, quand je suis en train de courir. J’ai besoin de cet effort physique. Lui seul peut parvenir à me distraire un peu de la dureté des nouvelles qu’elle me donne. Dimanche dernier, lors de notre premier appel, elle était en pleurs, complètement effondrée. Quand elle n’arrive plus à prononcer un mot, elle raccroche. Cette fois, nous avons dû nous y reprendre à cinq fois pour arriver au bout de ce que nous avions à nous dire.

Dans la prison de Damas où ils sont détenus depuis cet été, les siens ont été torturés. Son mari semble au bord de la mort, sa fille est complètement désespérée. Chaque fois que sa mère lui rend visite, elle dit: « Vends tout ce que nous possédons; fais-nous sortir d’ici quoi qu’il en coûte. »

Si seulement les choses pouvaient se passer ainsi. Mais rien n’est simple dans ce que traverse Hanouf. Il y a quatre semaines, son fils cadet, Hussam, devait être libéré. La veille de sa sortie supposée, il l’a appelée pour lui dire d’amener son carnet militaire à la prison pour prouver qu’il avait obtenu un report d’incorporation en raison de son statut d’étudiant. Munie de ce carnet, Hanouf s’est rendue à la prison. Elle a attendu dans la salle d’attente, jusqu’à ce que quelqu’un lui dise que son fils avait été interpellé par une autre branche des services secrets, avant même d’avoir pu mettre un pied dehors. Hanouf est repartie sans son fils, sans savoir quelle branche et pourquoi. Elle est sans la moindre nouvelle de lui depuis; nul ne sait où il est passé.

Aussi, même si elle a obtenu la copie de l’ordre de libération pour son mari et ses deux autres enfants, elle n’ose pas les faire sortir avant de savoir ce qui est arrivé à Hussam. Elle m’a dit: « J’ai de plus en plus de mal à résister à leur insistance ».

Je lui ai répondu: « Au moins, tant qu’ils sont à l’intérieur, nous savons où ils sont.» J’ai beau savoir que son mari est très mal en point, qu’il n’est plus impossible que la mort l’emporte, les maintenir en prison me semble un moins mauvais choix que de prendre le risque qu’ils se fassent attraper par un autre service en tentant de les faire sortir.

Cette guerre nous a tous tellement endurcis. Pour ceux qui sont côté du régime, la vie ne vaut rien. Aux yeux des autres, ceux qui trouvent en leur foi un ultime refuge, la vie ne vaut plus grand chose non plus. Combien de fois ai-je entendu des gens de ma région s’en remettre à dieu et me dire: « On finira par mourir sous une bombe ou autre chose, mais au moins nous serons restés ici. »

Pendant que je courais, Hanouf m’a fait comprendre entre les mots qu’elle était à court d’argent, malgré ce que les uns et les autres lui ont donné depuis que sa famille a été arrêtée, notamment son frère qui est au Koweït. En tout, elle a dû dépenser près de 2 millions de livres, une somme monstrueuse, en apportant chaque semaine à la prison ce dont les siens ont besoin pour satisfaire leurs besoins élémentaires: manger, se vêtir, téléphoner. J’ai dit à Hanouf: «Tu vas passer chez untel prendre 100 000 livres », l’équivalent de 200 dollars. Je me suis senti obligé de faire un geste, bien qu’elle ne m’ait rien demandé. En sachant que si une demande de rançon vient un jour, il faudra mobiliser beaucoup plus d’argent.

Cela peut paraître bizarre vu de Suisse, mais il en toujours été ainsi en Syrie où les budgets des prisons sont siphonnés par la corruption: tu es en train de te faire torturer, mais si tu veux manger, il faut payer. Cette société est sans pitié.

Encore que dans ma région, j’ai été touché par cet appel posté la semaine passée sur Facebook par Abdallah, cet ancien journaliste dont j’ai déjà parlé. Dans un premier post, il évoque une femme de ses connaissances qui manque d’argent pour rendre visite à Damas à son fils emprisonné depuis quatre ans. Quelques heures plus tard, dans un second post, il écrit: « Arrêtez, arrêtez, merci à tous, nous avons déjà reçu ce qu’il nous fallait. »

La prison pour les siens ou le risque de les voir disparaître. On a l’impression que c’est le genre de choix terrible qu’une mère, comme Hanouf, ne peut avoir à faire qu’en temps de crise. En réalité, quelles qu’aient été les circonstances, les Syriens ont toujours été confronté à des alternatives absurdes. La plupart ne s’en rendaient même plus compte. Moi je n’ai jamais pu m’y faire, mais j’ai toujours été incompris. Mon frère aîné me disait: « Tu as tout ce qu’il te faut pour être satisfait. Pourquoi n’es-tu pas heureux, pourquoi veux-tu toujours gratter dans le détail? »

Lorsque l’un de nos frères a été arrêté fin 2002 à Damas, je suis rentré au village. Six jours après son interpellation, nous nous réunissions avec mes frères pour décider de ce que nous devions faire. Mes frères ont dit qu’il ne fallait mieux pas chercher à savoir ce qui lui été arrivé, parce que cela nous vaudrait des ennuis. Moi j’ai dit: « Même si cela devait me coûter ma vie, j’irais jusqu’au bout pour comprendre. » A l’époque j’habitais encore à Alep, mais je me suis rendu à Damas et j’ai commencé à chercher des informations. Cela m’a valu d’être convoqué par la branche « Palestine » des services secrets, de sinistre réputation. Pour finir, mon frère a été libéré fin mai 2003, après six mois de prison. Comme Hanouf avec les siens aujourd’hui, il fallait lui apporter l’argent de ses repas et pour le téléphone.

En fait, c’est cela le genre de choix auquel les Syriens ont toujours été confrontés. Poser une question, et risquer pour sa sécurité, ou fermer sa bouche. Même si tu te rends à une soirée où un autre invité se montre un peu courageux, tu risques ta vie. La plupart des Syriens se sont habitués à cet état de fait. Pas moi. Ca me rappelle cette autre histoire: dans mon village, un homme s’apprêtait à prendre pour épouse une femme qui était d’un autre village. Un soir, il a rendu visite à sa fiancée, chez ses beaux-parents. Un groupe d’invités étaient là, des gens qu’il ne connaissait pas. Parmi eux ils semblerait qu’il ait eu quelques frères musulmans. Certains des invités de la soirée se sont faits arrêter et, sous la torture, ils ont fini par avouer qu’untel, untel et untel, faisaient aussi partie des invités, dont Ibrahim, l’homme dont je parle. Il a été arrêté à son tour. Il a passé 23 ans en prison, juste pour avoir rendu visite à la famille de sa fiancée.

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