Journal d'un réfugié syrien

Les Alépins

Aujourd’hui, quand j’ai pris mon vélo, je suis sorti du chaud très bien habillé. J’ai malgré tout ressenti le froid. Quand je suis arrivé à destination, pour ne pas fouler la pelouse et déranger les brins d’herbes, j’ai fait un détour. Et j’ai pensé très fort à ceux qui prennent la fuite en ce moment sans se préoccuper d’autre chose que d’échapper aux bombes. A Alep, des gens sont en train d’endurer l’indicible.

Il me semble pourtant que je vois leurs souffrances. Elles m’évoquent ces temps d’autrefois, lorsque je n’étais qu’un gamin entre 7 et 10 ans, et que je sortais à 5h00 du matin, à peine vêtu d’un pyjama et de chaussons, pour aller chercher nos 5 à 7 kg de pain, la ration quotidienne de ma famille. Il fallait parfois attendre une heure, j’étais petit, perdu et balloté dans la foule. Il faisait froid. Mais je le faisais sans discuter, j’accomplissais mon devoir d’enfant. Le village comptait deux boulangeries. Je me rendais à l’une ou l’autre et, parfois, l’un des boulangers me disait en me voyant: « Allez, viens, je vais te servir tout de suite. »

Bien sûr, ces souvenirs sont sans commune mesure avec ce que vivent les Alépins qui sont aujourd’hui obligés de quitter leur maison sans protection et d’affronter le pire de ce qu’on peut imaginer comme atrocités, ou même ne pas imaginer. Al Sakhour, Al Shaar, Sheikh Faris, Beistan, Al Basha, sont tous des quartiers pauvres que j’ai bien connus. Avant la guerre, ces gens n’avaient déjà pas grand chose. Je pense à eux et je vois leur tête se dessiner dans la mienne. Mercredi, alors que des familles en fuite approchaient de la ligne de démarcation, elles ont été pris sous une pluie d’obus. Une cinquantaine de personnes ont été tuées, les photos montrent leurs corps éparpillés par terre comme des objets. Comment dit-on « trop grave » en français?

Cet exode se déroule dans le contexte international le plus défavorable possible. Le rôle de la Russie, Trump élu aux Etats-Unis, et maintenant, Fillon, un partisan de Poutine qui remporte la primaire de la droite en France.

Lundi passé, mon village a été lui aussi été bombardé. Sur le coup de 10h00, des avions ont mené quatre raids consécutifs au même endroit, sur une surface de 1000m2 tout au plus, où sont situés le puits et le local de la municipalité. Les villageois ont l’habitude de se img-20161128-wa0002retrouver à cet endroit, car c’est ici que le conseil local a ses bureaux. Les assaillants avaient certainement repéré sur les photos aériennes que ce lieu était celui des rencontres. Assurément, leur but n’était pas tant de détruire le puits que de tuer des civils. Les villageois ne sont pas parvenus à déterminer si ces avions, qui ont effectué des descentes en piqué, appartenaient à l’armée russe ou syrienne.

 

La municipalité et ses six bureaux ont été réduits en poussière, mais, l’attaque n’a fait que trois blessés. Aucun mort, par miracle. J’imagine que les gens ont entendu l’avion, ce qui leur a permis de fuir à temps.

Mon ami Abu al-Bara est l’un de ceux qui ont été touchés. Il a reçu un éclat en plein tête. J’espère que ça n’est pas trop grave.

La veille de cette attaque, nous avions échangé quelques messages vocaux, pour la première fois depuis un bon moment. Avant, c’est par son intermédiaire que je faisais parvenir de l’argent au village. Mais depuis que l’association « L’espoir pour le soutien de l’éducation » a été fondée, je ne passe plus par lui. De son côté, il n’est plus aussi disponible. Il s’est engagé dans des activités journalistiques, je crois qu’il travaille pour plusieurs médias étrangers. J’ai renoué le contact avec Abu al-Bara car j’avais peur qu’il imagine que je ne lui transmettais plus d’argent parce que j’aurais perdu confiance en lui. Il n’en est rien, bien sûr. Je passe par l’association car elle permet d’impliquer un maximum de personnes dans des actions qui sont utiles au village, ce qui permet de créer une vraie dynamique humanitaire. Quand je lui ai expliqué cela, il m’a répondu: « Ne t’inquiète pas, je comprends très bien ton raisonnement. » Lundi matin, nous avons échangé un dernier message, pour convenir de nous parler le soir-même. Et puis il y a eu le bombardement.

Iman m’a contacté après. Elle voulait me parler de l’école où elle travaille, celle que fréquentent les enfants les plus défavorisés. Lorsque je vivais encore au village, il y a une vingtaine d’années, ce quartier était déjà l’un des plus pauvres. Il se situe au pied de la montagne, et, à l’époque, on pouvait y construire sa maison sans avoir à payer le terrain. Iman m’a dit: « Tu ne peux pas imaginer dans quel état sont les enfants. Ils n’ont pas de chaussettes, nous n’avons pas de mazout pour chauffer le bâtiment. » Spontanément, j’ai voulu lui répondre que je l’aiderai, mais j’ai réfléchis et le lui ai dit: « Mieux vaut passer par l’association.» Aussitôt, j’ai contacté Anas, l’un des responsables et je lui ai dit: « Il faut s’occuper du mazout. Je compte sur toi pour que les quatre écoles du village soient approvisionnées cet hiver. »

En dépit de tout, il y a encore des gens qui ont foi en la révolution, ou en tout cas qui essayent de se soutenir le moral les uns des autres. Des Syriens de l’extérieur comme de l’intérieur. On s’en rend compte sur Facebook. Ainsi, Firas Tlass, un businessman vivant aux Emirats et dont la famille était proche du régime avant de s’en distancer en 2012, a lancé cette semaine un appel à construire un corps d’opposition qui ne soit soumis à aucune influence étrangère. D’après lui, cette opposition doit rassembler 50 personnes, des gens de l’intérieur, de l’extérieur, des jeunes, des femmes, des communicants, des politiques, des militaires… Lui, en tout cas, il y croit toujours

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