Journal d'un réfugié syrien

La chaleur de mon lit

En début de semaine, je me préparais pour une série de bonnes nouvelles. Malheureusement, tout ne s’est pas passé comme je l’aurais souhaité.

La première nouvelle, bonne celle-là, m’est venue de Nour et Majd, les jumeaux de mon village. Pour eux, la septième tentative a été la bonne. Cela fait un mois et demi qu’ils tentaient de passer en Turquie. Toute la nuit, j’ai attendu au bout du téléphone de savoir si ils avaient pu cette fois franchir la frontière. A 3h00 du matin, j’ai reçu ce message de leur part: « Rassure-toi, nous sommes passés. » Malheureusement, ils se sont faits arnaquer dès leur arrivée à Antioche. Sur place, ils ont cherché un taxi qui voudrait bien les emmener au petit matin à Kahramanmaraş, l’étape suivante de leur périple, à 150 km au nord. Ils ont payé 450 lires turques (environs 150 dollars) pour réserver un taxi, mais quand ils sont montés dans le véhicule, le chauffeur leur a dit: « Non, vous n’avez rien payé. » Aux dernières nouvelles que j’ai reçues d’eux, l’un à tout de suite trouvé du boulot dans une usine. Voilà qui leur permet de bien démarrer en Turquie.

La nuit où ils ont franchi la frontière, en attendant d’avoir la confirmation de leur passage, j’étais en conversation avec leur soeur Iman, au bout du fil depuis le village. Elle m’a expliqué qu’elle était sur le point de prendre la route avec sa tante, une vieille dame qui peine à se déplacer, afin de se rendre à Hama. Iman voulait aller y chercher son salaire d’institutrice; sa tante, quant à elle, souhaitait déposer les documents nécessaires pour obtenir le versement de la retraite de son mari décédé début 2012. L’administration syrienne ne fonctionnant plus dans la province d’Idlib, pour effectuer de telles démarches, elles sont obligées de se rendre dans la province voisine de Hama. En entendant cela, j’ai dit à Iman: « C’est très dangereux, il ne faut pas que vous y alliez. Le risque est trop grand ». D’autant que le voyage en bus entre Ariha, la ville la plus proche de notre village et Hama coûte 12 000 lires par personnes. Il faut encore ajouter le prix du taxi pour aller à Ariha, et, une fois arrivé à Hama, celui de la course qui permet d’aller aux bureaux de l’AVS. Des dépenses considérables, sachant que la retraite du mari de la tante d’Iman n’atteindra pas plus de 20 000 lires syriennes, à peine 40 francs par mois…

Malgré mes arguments, Iman est restée déterminée. Quand nous nous sommes quittés, au téléphone, elle allait partir pour attraper un car à 4h00 du matin à Ariha. En temps normal, deux heures suffisent pour parcourir la distance entre Ariha et Hama. Mais avec la guerre… La moitié de la route, jusqu’à la citadelle de Al-Madik, traverse la région sous contrôle rebelle; le reste est territoire loyaliste régime. Ce ne sont pas les barrages qui représentent le plus grand danger, mais les bombardements. Rien qu’hier, la province d’Idlib a été bombardée sept fois et nous savons qu’ils visent les véhicules, les minibus en particulier que les combattants rebelles sont censés utiliser pour se déplacer.

Pas plus tard que ce matin, j’ai reçu le message d’un ami de Kafr Nabl; une bombe est tombée à 50 m de chez lui, 22 morts, il s’en est tiré par miracle. Bien qu’en zone rebelle, Kafr Nabl se pensait à l’abri des bombes; il y a quelques mois encore, tous les vendredis, ses habitants se réunissaient pour manifester contre Al-Nosra. C’est la première ville de la province d’Idlib à s’être révoltée contre lui le front. Ca a été un grand choc pour mon ami de réaliser que sa ville, autant que les autres, pouvait être bombardée.

Heureusement, dès son retour au village le soir même de son déplacement, Iman m’a fait savoir que le voyage s’était bien passé, et que sa tante et elle avaient pu accomplir leurs démarches sans encombre.

J’attendais également de bonnes nouvelles de Hanouf, la femme de mon cousin qui dépense toute son énergie à essayer de faire sortir les siens de prison à Damas. Malheureusement, ces nouvelles ont tourné au cauchemar. Voilà cinquante jours qu’elle était sans information aucune de son fils qui a été arrêté par une autre branche des services secrets le jour-même où il devait sortir de prison. Et voilà que soudain, on a annoncé à Hanouf: « Ton fils sera libéré demain, c’est sûr à 100% ». Elle m’a contacté pour m’informer de cette prochaine libération et en me promettant de me faire signe dès qu’elle aurait retrouvé son fils. Lorsqu’elle a finit par m’appeler, elle était effondrée comme jamais. Elle a lâché: « J’ai tellement pleuré que je n’arrive plus à ouvrir les yeux. » En fait, lorsqu’elle s’est rendue à la prison pour y chercher son fils, rien ne s’est passé comme prévu. Elle a attendu puis quelqu’un lui a dit: « Le responsable a été se coucher sans avoir reçu d’instruction. Ton fils ne sortira pas. » Depuis, chaque jour on lui dit que son fils va sortir. Et chaque jour, son attente est déçue. Ces mensonges, qui s’ajoutent à tous ceux qui les ont précédés. De quelle matière sont faits ceux qui la baladent de promesse en promesse depuis 50 jours sans qu’aucune ne soit jamais tenue? « A qui puis-je me plaindre d’autre qu’Allah? », m’a confié Hanouf, totalement abattue par son impuissance.

Ces derniers jours, j’ai aussi reçu des nouvelles de quatre jeunes du village qui vivent réfugiés en Turquie et avec qui les hasards de la vie m’ont mis en contact. L’un d’eux est le fils d’un cousin. Ils m’ont envoyé un message pour me dire qu’ils avaient quelque chose à me demander. Dès que j’ai trouvé le temps de leur répondre, le lendemain, je leur ai écrit: « Si je peux faire quelque chose pour vous, je le ferai. De quoi s’agit-il? » Ils m’ont répondu qu’ils étaient sans travail depuis des semaines et qu’ils avaient réalisé qu’ils n’avaient aucun avenir en Turquie. Dorénavant, ils voudraient se rendre en Europe et tenter d’y reprendre leurs études, en Allemagne ou aux Pays-Bas. A Izmir, ils ont déjà pris contact avec un passeur, Rizak, un gars dont la famille est originaire du village même si lui est né à Damas. Ils ont besoin de financements.

Il y a un peu plus d’une année, je leur avais proposé de les aider à entreprendre le voyage, mais ils avaient décliné. Aujourd’hui, la situation a changé du tout au tout pour les migrants en Europe. Ils n’ont pas l’air de savoir que si ils quittent Izmir, ils resteront bloqués en Grèce selon toute probabilité. J’ai essayé de les convaincre que leur projet n’était pas raisonnable, que le passeur ne leur disait pas la vérité, et qu’il était tout simplement devenu impossible de rallier l’ouest de l’Europe.

Cela ne s’arrêtera donc jamais? Je me sens vraiment fatigué. Je jouis d’une situation de confort et de sécurité idéale. Tout est réuni pour que je sois le plus heureux du monde. Mais je ne parviens pas à ressentir le moindre sentiment de bonheur; je n’arrive pas à me permettre d’avoir plaisir. Quand je me couche le soir, même la chaleur de mon lit me dérange. Le matin, c’est pareil. Je me réveille, je pose le pied par terre. Je réalise que je suis toujours en vie, et qu’en plus je viens de passer la nuit dans un lit, alors que les autres sont en proie à tant de malheurs. Je vois et je ressens leurs souffrances, elles me tuent. Ma seule échappatoire est de continuer à aider. Je me console d’y arriver encore un peu. Iman m’a remercié de les avoir soutenus, elle et ses frères. « C’est comme si tu avais été dans la maison à nos côtés », m’a-t-elle dit. Le jour viendra peut-être où je n’arriverai plus à aider. Ce jour-là, je partirai, je disparaîtrai dans un endroit qui ne sera connu de personne. Et je couperai mon téléphone.

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