Journal d'un réfugié syrien

الإحتضار (le mourant)

J’ai honte de le dire comme ça, mais je pense que tout le monde va payer ce qui est en train de se passer à Alep. Quiconque possédant une once de conscience se sentira coupable pour longtemps.

Alors qu’Alep expirait son dernier souffle, en début de semaine, mon frère, celui qui est journaliste et vit à Londres, a cherché à me joindre. « Comment va ma maman? », a-t-il demandé. « Elle va bien, ne t’inquiète pas », ai-je répondu. Il m’a expliqué qu’il venait de passer une nuit terrible, à cauchemarder que notre mère mourait dans ses bras.

Ma femme, elle, m’a appelé dans la journée pour me dire « J’étouffe, je n’arrive pas à bien respirer.»

Moi-même, j’ai fait des rêves horribles toute la nuit passée. Dans ces rêves, je pensais à Idlib, ma région, et je me disais: « Il faut que je lui rendre une visite une dernière fois, avant que le régime ne la reprenne. Et je dois emmener mes deux fils avec moi. » Je ne sais pas par quel moyen, mais nous avons réussi à revenir dans notre région. Sur place, nous avons loué une voiture et roulé. A un moment, nous nous sommes retrouvés devant un bâtiment. Il y avait une volée d’escaliers, nous les avons montés et nous sommes entrés. Les gens dans cette pièce avaient des visages bizarres, mais j’ai noté que ce n’étaient pas des militaires. De leur côté, ils ont remarqué que nous avions l’air surpris et ils ont cherché à nous arrêter. J’ai compris alors qu’il s’agissaient de membres des services de renseignement syriens. Tout au long de la nuit, le rêve revenait: je tentais de les fuir, mais je me faisais attraper. Lorsque je me suis réveillé de ce mauvais sommeil, je venais de faire un dernier cauchemar. Cette fois-ci, j’étais rentré à la Migros. En sortant du magasin, je me faisais arrêter par les services secrets syriens.

C’est d’assister à l’agonie Alep qui nous a fait faire tous ces cauchemars. Mon frère ne l’avait pas réalisé: ce n’était pas notre mère, mais bel et bien Alep qui était en train de mourir entre nos mains.

Notre déception ne pouvait pas être plus absolue. Quel dommage que le monde soit devenu si lâche. A la limite, qu’ils prennent Alep, c’est une chose, mais le pire, ce sont les gens qui s’en sont félicités et ont fêté sa chute, en Syrie, en Europe. Quels aveugles font-ils! Tout m’a tellement déçu, que j’ai envie de disparaître, de créer mon monde, un univers virtuel. Partir dans la folie me paraît plus facile que de réaliser que je fais partie de ce monde là, qui torture, tue et se réjouit du malheur des autres.

 

On s’émeut du drame d’Alep, mais c’est un malheur sur le plan macro. A mes yeux, le malheur est encore plus triste quand on rentre dans les détails des drames individuels. Je partage beaucoup de ces souffrances, je suis très impliqué. Ces épreuves-là, pour moi, sont plus fortes encore.

Comme celle de ce jeune homme originaire de mon village. Agé d’une trentaine d’années, il a été blessé dès les premiers jours de la révolution. Il est tellement mal en point depuis, que je pensais qu’il était mort. Mais mon cousin au village m’a récemment raconté : « Je lui ai rendu visite, je l’ai trouvé dans un état catastrophique. J’ai appris qu’il devait aller voir le médecin, mais il n’avait pas de quoi se payer le transport. Je me suis permis de prélever 25 000 livres sur l’argent que tu as envoyé au village. » « Bien sûr, fait seulement », lui ai-je répondu. Ce matin, quelqu’un a publié une photo de cet homme sur sa page Facebook. Il est allongé dans son lit, les yeux clos, il semble à l’agonie. Il n’a rien fait d’autre de sa vie que d’être né en Syrie, de s’être marié, d’avoir eu des enfants. Aux premiers bombardements, il a perdu ses deux jambes. Depuis, il souffre.

A partir du moment où Bachar al-Assad a décidé de réprimer des manifestants pacifiques et de distribuer des armes, cela coulait de source, il était évident que la Syrie en arriverait là. Nous sommes partis de revendications de liberté. Rapidement, nous avons admis que la cause était beaucoup plus grande que nous et nous avons revus nos aspirations à la baisse. Nous n’avons plus parlé que de démocratiser le pays, mais c’était encore un trop grand rêve. Alors ce rêve nous l’avons restreint à notre région, celle d’Idlib, qui a été libérée du régime. Des gens ont pu goûter à cette liberté; nous autres nous sommes réjouis qu’au moins une région ait été libérée. Puis nous avons commencé à appuyer la société civile, qui a mis sur pied un Conseil local et a pris les premières initiatives pour construire et raviver la vie locale. Nous avons réussi à réaliser des choses. En se concentrant sur des micro-projets, on en a fini par oublier d’attendre le soutien de la communauté internationale, qui n’est d’ailleurs jamais venu.

Ce qui me préoccupe le plus en ce moment, c’est la manière dont les gens d’Idlib vivent la perspective de se faire à leur tour massacrer, puisqu’on sait bien qu’après Alep, cette province est dans la ligne de mire du régime, de ses sbires et de l’aviation russe. Lorsque sonnera l’heure de la défaite d’Idlib, j’espère que je serai absorbé par suffisamment de malheurs individuels pour ne pas avoir à penser à celui-là.

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L’autre jour, j’étais sur mon vélo, dans une rue de Genève. L’endroit était malcommode, j’étais monté sur le trottoir. En arrivant au niveau d’un homme d’une trentaine d’années, j’ai arrêté mon vélo. Mais il m’a hélé: « Le trottoir n’est pas fait pour les vélos. Vous devez utiliser les pistes cyclables et, si il n’y en a pas, rouler sur la route. ». Je lui ai répondu: « Vous avez tout a fait raison. » Cela ne l’a pas apaisé: « Sale étranger », m’a-t-il lancé. Plus je m’excusais, plus il montait les tours: « Si vous dites encore un mot, je vous défonce la gueule. »

J’ai réalisé que je vivais dans un monde où notre dignité a été tellement bafouée que ce genre d’humiliation ne me touche plus. Et même plus encore, je me suis dit que j’allais me servir de cette mésaventure pour donner une leçon à mes fils, leur enseigner que dans de tels cas de figures, il leur fallait se comporter comme moi: s’écraser.

En arabe, nous avons un dicton qui dit à peu près ceci: « Une fois qu’elle a été tuée, la bête ne ressent rien quand on lui arrache la peau. »

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