Journal d'un réfugié syrien

Visite en France

Pendant les vacances, avec ma femme, j’ai rendu visite à Maïn et à sa famille, à Rouvray, un petit village dans les environs de Dijon, en France. Ils y sont arrivés le 20 décembre dernier. Ce sont les derniers Syriens de mes connaissances à avoir quitté la Turquie pour l’Europe. Leur périple a été interminable.

Maïn est originaire d’un village voisin du mien, dans la province d’Idlib. Nous nous sommes connus à l’époque où nous fréquentions le même lycée dans la ville d’Ariha. Son père était un représentant des agriculteurs dans la province. Maïn est devenu chef du conseil local de son village. Il a eu cinq enfants. Son fils aîné, âgé de 27 ans, est en Turquie. Le deuxième, de 24 ans, est réfugié en Allemagne.

Maïn a fui la Syrie il y a près de deux ans et demi. Son village, situé sur un flanc de montagne, abritait des combattants. Pendant quatre ans, le régime a bombardé son village depuis le mien dont il avait pris le contrôle. Maïn avait une belle maison, avec un grand terrain. Mais il y a eu tellement de morts sous les tirs de l’armée qu’il a décidé de partir et de s’installer à Al-Bara, une petit ville dans le jabal Al Zawiya. Le lendemain de son arrivée à Al-Bara, les avions ont largué onze barils sur les maisons. Une famille de neuf personnes a été tuée. Choqué, Maïn est revenu dans son village puis il en est reparti, chassé par les combats. Il est resté à Al-Bara, jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus des bombardements et de toutes les sortes de risques auxquels sa famille était exposée. Il a pris le chemin de la Turquie. Sa soeur a été tuée dans un bombardement à Alep en 2014. Son beau-frère aussi est mort dans un bombardement de l’armée russe sur une zone libérée.

Avec deux de ses fils, Maïn a ouvert un restaurant à Istanbul. Il y a un an, lorsque je l’avais contacté pour lui demander si il ne songeait pas à venir en Europe, il m’avait répondu: « Pas question. Nous n’allons pas si mal, nous arrivons à joindre les deux bouts. »

Ils travaillaient durement, mais le restaurant n’a jamais vraiment bien marché. A un moment donné, Maïn s’est rendu compte que c’est son fils de 14 ans, employé dans une PME textile, qui ramenait à la maison l’essentiel du revenu familial. Quant à son dernier enfant, une petite fille de 8 ans, elle n’a jamais été à l’école. En dressant ce constat, Maïn a décidé d’emprunter 2000 euros pour tenter le passage en Grèce, avec sa femme et ses trois plus jeunes enfants. Le 29 mars dernier, ils ont mis le pied sur la terre grecque après avoir traversé la mer comme tant d’autres. Mon ami ignorait totalement qu’à peine plus d’une semaine plus tôt, le 18 mars, l’Union Européenne et la Turquie avaient conclu un accord global prévoyant le renvoi des migrants de la Grèce vers la Turquie.

Lui qui pensait sa famille sauvée s’est finalement rendu compte qu’il était devenu impossible de se rendre en Allemagne où son deuxième fils était déjà arrivé. Ils ont passé neuf mois d’enfer, condamnés à vivre dans des conditions très difficiles dans les camps de réfugiés. La tente donnée par le HCR était trop petite pour abriter cinq personnes. Et puis le vent a tourné pour Maïn et sa famille. L’accord avec la Turquie prévoit le renvoi de tous les migrants à l’exceptions des familles admises au statut de réfugié en Europe. Les entretiens de sélection sont menés par Skype. Pendant des heures et des heures, Maïn a tenté de se connecter. Quand il y est arrivé, on lui a demandé sa photo et celle de chacun des membres de sa famille et on lui a posé toute une batterie de questions. Quelques temps plus tard, on l’a contacté pour lui dire que la France avait choisi d’accueillir sa famille. Il s’est dit qu’il avait eu beaucoup de chance.

Et s’est ainsi qu’il s’est retrouvé à prendre l’avion de la Grèce vers la France avec 150 personnes le 20 décembre dernier. Avec trois familles syriennes, il a été envoyé à Rouvray, un petit village de 400 âmes dans le département de la Côte d’Or. On a donné à mon ami un grand appartement de cinq pièces. Le mobilier est sommaire mais fonctionnel. Toutes ces familles ne parlent que l’arabe, pause mot de français ou d’anglais. Lorsque j’ai rendu visite à Maïn, je me suis dit que j’allais me promener avec lui dans les rues du village en pensant que ma maîtrise du français pourrait faciliter les rencontres. Mais c’était un lundi, les rues étaient désertes, nous n’avons croisé personne. Nous avons décidé d’entrer dans un café. J’ai lancé un bonjour. Pas de réponse. A nouveau, j’ai salué le patron et ses clients. Silence. J’ai dit bonjour une troisième fois. Tout le monde nous a regardés avec insistance, mais personne ne s’est donné la peine de me répondre. Pour moi, le message était clair et net: « Qu’est-ce que vous faites là? », avaient l’air de penser ces gens. Je n’aurais jamais imaginé me retrouver dans cette situation-là. Moi qui n’arrête pas de parler de la France en bien, je me suis senti complètement ridicule. Comment un être civilisé peut-il ne pas répondre à trois bonjours qui lui ont été adressés? J’ai eu honte. J’ai aussi eu peur pour mon ami. Quels malheurs attendent encore ces familles qui débarquent sans rien connaître du pays, de sa culture et de sa langue, dans un contexte si peu civilisé? Cela va nécessairement amplifier leurs difficultés d’intégration.

Heureusement, Maïn ne s’est rendu compte de rien, et je me suis bien gardé de partager avec lui ce que je pensais de l’accueil qui nous avait été réservé dans ce café. Quand j’ai demandé: « On peut boire du café ici? », on a finit par me répondre. Après avoir bu ce café, j’ai demandé une bière, exprès pour chambouler les préjugés.

Lorsque Maïn était encore en Grèce, quand nous nous parlions au téléphone, j’essayais de lui faire passer des informations: « Essaye de convaincre ta femme d’enlever son foulard quand elle sera en France. Prépare-toi à devoir faire preuve d’une immense ouverture, l’Europe n’est plus comme avant… ». A nouveau, à Rouvray, je lui ai donné des conseils. Dès le départ, l’intégration impose de se comporter de manière très rigoureuse. « Ne traverse pas la rue n’importe où, reste respectueux, quoi que tu entendes… » Je lui ai appris quelques formules en français: « Merci; Excusez-nous, on ne comprend pas… » En gros, je lui ai fait comprendre que comme ni lui ni les siens n’arriveraient à se défendre en français, il leur faudrait « ouvrir toutes les fenêtres ». Nous avons un proverbe qui dit qu’il faut ouvrir tout en grand lorsque qu’une bourrasque de vent s’annonce. Pour les remuer, provoquer un choc, j’ai bu chez eux de l’alcool que j’avais emmené avec moi. La femme de Maïn est très simple. Elle et ses enfants n’avaient probablement jamais vu personne en boire.

Avant de prendre la route pour Rouvray, j’avais demandé à Maïn ce dont il avait besoin. J’ai fait le tour autour de moi pour récupérer des vêtements et des chaussures pour toute sa famille. En tout, nous avons mis cinq ou six sacs dans la voiture et deux vélos. Mon ami a eu du mal à croire que nous n’avions rien acheté et que nous puissions posséder autant d’affaires. Cela m’a rappelé mon arrivée en Suisse, mes débuts difficiles, notamment mon séjour d’un mois à Bâle, pendant que ma demande d’asile était examinée. Je m’étais acheté des vêtements de seconde main, une veste, un pantalon à trois francs, des pantoufles à cinq francs dont j’avais été très satisfait.

Maïn, lui, est très heureux d’avoir pu mettre sa famille dans un appartement au chaud. Pour l’heure, lui et sa famille sont relativement livrés à eux-mêmes. Ils ont tout de même eu des contacts avec l’association qui les accueille et des fonctionnaires sont venus les chercher pour les emmener prendre leurs empreintes à Besançon. Dans environ six mois, ils devraient obtenir leur carte de séjour. On leur a donné des conserves, mais ils n’en ont jamais mangé, alors, pour l’instant, ils n’y touchent pas. Ils ont déjà pris l’habitude de faire leur pain dans l’appartement. On leur a donné une carte bancaire. Elle sera activée le 10 février et ils toucheront alors 600 euros par mois; ils pourront gérer leurs réserves, acheter de la farine, du sucre, du thé. Et ils ont eu la joie de se voir offrir une télévision par, d’après ce que j’ai compris, un Parisien de passage à Rouvray. Un jour, cet homme a frappé à leur porte pour leur offrir une pile d’assiettes. Le lendemain, il est revenu avec une télé et son décodeur que j’ai réussi à brancher pendant mon séjour. La famille de Maïn était hyper contente, en particulier sa petite fille de huit ans: cela faisait des années qu’elle n’avait pas vu de dessin animé.

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